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Une dangereuse épidémie permanente a pour nom « Nationalisme ».

Cette idée se répand dans un grand nombre de pays mais là où il nous inquiète le plus c’est bien au sein de la communauté européenne …

Le nationalisme est pire que le Covid-19 car si le virus sera très prochain exterminé, il n’y a qu’un antidote au nationalisme c’est le respect de la démocratie dans une votation libre. MC


À la faveur de la crise du Covid-19 et bien qu’il, n’y ait que quelque 300 malades à ce jour dans le pays, Viktor Orbàn s’est arrogé les pleins pouvoirs. Il a fermé toutes les frontières aux étrangers mais seulement décrété un confinement partiel, pour deux semaines. J’ai quitté Budapest quelques heures avant que le pays ne se cloître.

J’y étais allé avec un objectif : comprendre pourquoi le Premier ministre, malgré son autoritarisme, dispose d’une large adhésion populaire.

Le 4 juin 2020, la Hongrie sera en deuil.

Pas à cause des morts du coronavirus, mais parce qu’elle commémorera le centenaire de la signature du traité de Trianon par lequel, à Versailles, elle perdit les deux tiers du territoire qu’elle détenait sous la double monarchie austro-hongroise, tandis que 3 millions de Magyars se retrouvaient à vivre en Roumanie, en Tchécoslovaquie ou en Yougoslavie.

Perdu aussi, le débouché sur la mer Adriatique : l’amiral Horthy, régent du régime autoritaire en place de 1920 à 1944, était marin parce que l’Empire austro-hongrois se terminait sur l’actuelle côte croate. Dure rançon pour avoir perdu une guerre qui avait été décidée à Berlin et à Vienne, pas à Budapest.

Impression, toujours présente aujourd’hui, d’avoir été victimes des ambiguïtés du principe des nationalités imposé par le président américain Woodrow Wilson : les Roumains étaient réunis, les Baltes et les Polonais s’émancipaient, les Hongrois étaient séparés, leur pays était enclavé.

Voilà pourquoi Trianon, dans la Hongrie d’aujourd’hui, est un traumatisme collectif, et pas une fixation du seul électorat d’Orbân. Le visiteur voit donc le mot «Trianon» lui sauter au visage partout : dans les librairies, les musées, les films diffusés à la télévision, la propagande politique.

Pandémie ou pas, cette propagande battra son plein le 4 juin, qu’Orbàn a institué « jour de l’unité nationale ». Elle s’inscrira dans le paysage de Budapest avec un monument situé près du Parlement, un corridor de 100 m de long, bordé de deux murs portant les noms des 12.000 communes de la Hongrie d’avant le traité. En attendant la date fatidique, une curieuse campagne de mobilisation se poursuit : la « campagne de printemps », annoncée sur des tracts comme devant se terminer le jour J par la « conclusion du procès pour meurtre de la nation ».

« Campagne de printemps », c’est le nom des deux mois de combats menés en 1849 par les partisans de l’indépendance, pour se débarrasser de la dynastie des Habsbourg. Sur les flyers, la photo des personnalités engagées dans cette initiative : le président (Fidesz) de la Chambre des députés, Jânos Làzàr ; plein de vedettes de variété; le journaliste Zsolt Bayer, cofondateur de Fidesz, chantre de l’aile radicale du parti, habitué des saillies contre les Roms et les Juifs. Et le dirigeant du parti d’extrême droite Mi Hazànk, Làszlô Toroczkai, auparavant à la tête du Mouvement des 64 comtés (HVIM). Cela donne le niveau d’unanimité au sein de ce qu’on appelle là-bas le « camp national », comme si les autres Hongrois étaient des traîtres.

Dans les librairies et les bibliothèques, il y a pléthore d’ouvrages sur le sujet. Sur un portail Internet anglophone (trianon-the-hu/about-the-research-group) lié à l’Académie des sciences figurent beaucoup d’indications sur ceux qui sont déjà parus, ainsi que sur les colloques passés et à venir. Un titre vendu partout permet de comprendre l’état d’esprit hongrois : celui de l’universitaire libéral Gergely Kunt, « Visages de Trianon ». Ce spécialiste de l’histoire de la propagande explique que l’opinion hongroise a vécu le traité comme un « deuxième Mohâcs », du nom de la bataille perdue en 1526 contre Soliman le Magnifique, entraînant (déjà) la partition de la Hongrie. La longue mémoire hongroise est celle d’un pays qui croit défendre une ligne de front : celle de la chrétienté contre les Ottomans ; celle des valeurs traditionnelles contre le communisme ; celle entre pays du pacté de Varsovie et de l’Otan, pen­dant la guerre froide. Raison pour laquelle le traité est perçu comme une calamité : il aurait rompu l’unité d’une nation faisant office de sentinelle de l’Occident.

Il existe un mouvement qui veut revenir à la Grande Hongrie : on rappelle « irrédentiste ». Les partis Jobbik et Mi Hazànk en sont les porte-voix politiques les plus résolus, mais le phénomène n’est pas limité aux milieux radicaux. La preuve : dans les librairies grand public, on peut se procurer des cartes de la Grande Hongrie à épingler au mur ou le « Magyar Élettér autôatlasz », un atlas routier qui répertorie tout ce qui a été habité un jour par des Hongrois dans l’ensemble du bassin du Danube et les Carpates.

L’éditeur est la Magyar Elettér Alapitvâny (« fondation pour l’espace de vie hongrois ») L’idéal des irrédentistes est de rassembler dans un même État tous les Magyars : 1,2 million en Roumanie ; près de 500.000 en Slovaquie ; plus de 250.000 dans la province serbe de Voïvodine ;150.000 dans la région d’Oujhorod, en Ukraine, et quelques dizaines de milliers dans le Burgenland autrichien, en Croatie et en Slovénie. Les plus réalistes demandent une forme d’autonomie renforcée pour les minorités magyares et, comme les radicaux, surfent sur le sentiment antiroumain fort répandu.

Et une minorité dans la minorité est considérée comme une cause sacrée : les Széklers, ou Sicules, dont les nationalistes hongrois aiment à dire que le nom signifie « garde-frontières » parce qu’au Moyen Âge ils eurent un rôle clé dans la défense de la Transylvanie contre les Ottomans. L’origine des Sicules reste discutée, certains pensent qu’ils sont des descendants des Huns, d’autres des Khazars ou des Avars.

Quoi qu’il en soit, en Roumanie, ils sont traités comme des Hongrois. Lesquels les considèrent comme un peuple apparenté mais distinct. Le drapeau des Sicules, bleu de Prusse à bande dorée, orné d’un croissant et d’une étoile à huit branches, flotte donc sur le Parlement et est vendu dans les échoppes de souvenirs.

A cette passion hongroise de revisiter les mythes nationaux pour compenser l’abaissement causé par Trianon, il fallait un temple. Nous l’avons trouvé à l’angle de la rue Semmelweis (du nom de l’obstétricien hongrois qui généralisa le lavage des mains !), où se trouve, dans un vieux bâtiment de marbre quasi désert, la Fédération mondiale des Hongrois. Une pièce sert de librairie où une vieille dame francophone vend une Revue des études hongroises rédigée par des historiens amateurs, pour la plupart issus de la diaspora hongroise en Amérique ou en Allemagne, enfants des « combattants de la liberté » émigrés en 1956… Ou des Croix-Fléchées pronazies parties en 1944. Sur la vitre, une affiche en français : elle représente une carte de France avec une tache noire au milieu, de la taille des territoires perdus en 1920. La légende ? « Si la France était démembrée à Trianon ». Toute la surface comprise entre Amiens et Toulouse, entre Tours et Dijon, ne serait plus en France.

Le traumatisme des territoires perdus conduit le «camp national» hongrois à réécrire l’histoire de son peuple en lui inventant des origines mythiques. Peuple finno-ougrien venu de l’Oural, les Magyars sont nombreux à se croire descendants des Huns. D’ailleurs, Attila est l’un des prénoms les plus courants. Cette croyance permet de relier les Ma­gyars à une histoire de conquêtes, une histoire guerrière. Elle permet aussi de sortir de l’isolement linguistique et culturel en trouvant une parenté avec les peuples turciques, jusqu’à la Chine.

Une boutique nationaliste, Szkitia, vend ainsi tout l’attirail du parfait guerrier hun (casque, bottes, arc et flèches) et complète les étagères avec les vêtements de la marque Harcos, faits pour les skins nazis, ainsi qu’avec des tee-shirts représentant le château de Trianon barré d’un trait noir ou rouge. C’est ce sentiment d’humiliation profonde et cette quête quasi mystique des origines qui contribuent à légitimer le discours nationaliste d’Orbàn.


Jean-Yves Camus. Charlie hebdo. 15/04/2020


En Hongrie, la vraie pandémie, c’est le nationalisme

Dessin de Zorro- Charlie Hebdo – 15/04/2020