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[…] [Le] « j’assume », dans la bouche d’un homme de pouvoir, est par excellence l’indice du sociopathe.

La suite n’est qu’une confirmation clinique. « Je refuse aujourd’hui de recommander le port du masque pour tous et jamais le gouvernement ne l’a fait (…). Si nous le recommandons, ce serait incompréhensible ».

[…]  Toute la charge de sens de la phrase doit-elle être située dans la clause « aujourd’hui » ? Auquel cas, nous devrions pencher pour l’interprétation flatteuse qui a fait ses preuves depuis le début, et trouvé ses moments les plus étincelants avec les apparitions de Sibeth Ndiaye : « nous rationalisons comme stratégies mûrement réfléchies toutes nos abyssales carences logistiques ». Et en effet : ce serait difficilement compréhensible de rendre obligatoire le port de masques dont on n’a pas le premier.

Ou bien Macron a-t-il passé un cap supplémentaire ? « Aujourd’hui », « demain », « après-demain », ça n’est même plus la question (d’ailleurs on se demande ce qu’est la question). C’est peut-être celle de « l’immunité de groupe » qui, après avoir été envisagée, puis écartée, fait son retour par la bande. Pour le coup tout redevient compréhensible : « attrapez ce foutu virus, et en nombre ! ». Dans ces conditions, en effet, on ne recommande pas trop le masque pour tout le monde.Signe caractéristique des grandes crises (on pense irrésistiblement aux Démons de Dostoïevski), la scène n’est plus qu’une gigantesque dislocation. […]

Tant les rapports du pouvoir politique et de l’autorité scientifique que l’unité de cette dernière sont en train de voler en éclats. Après avoir tenu jusqu’au bout de la stupidité la ligne des décisions « entièrement dictées par la science » (époque Sibeth), nous voilà passés sans crier gare dans le trépignement (du) souverain : « la science avise, le politique a le dernier mot ».

Ça n’est d’ailleurs pas tant que cette position en principe soit extravagante, bien au contraire, c’est plutôt ce que nous apprenons de la manière dont « le dernier mot » est rendu qui est tout à fait effrayant.

Macron tranche seul, sans prévenir personne, interloque jusqu’à ses ministres, avec lesquels le jeu de chassé-croisé devient presque drôle : on se souvient de Jean Michel rien-ne-justifie-de-fermer-les-écoles le 12 mars après-midi, bâché dans la soirée ; nous avons cette fois-ci la réouverture des écoles le 11 mai : Macron oui, mais Blanquer pas tout de suite quand même.

L’annonce a été tellement déroutante qu’elle a produit la première lueur de subtilité dans le cerveau de Castaner suggérant de distinguer « le déconfinement commence le 11 mai » et « le confinement dure jusqu’au 11 mai ».

Il faudra sans doute les efforts conjugués du JDD et de BFM pour ressaisir ce gigantesque foutoir sous l’espèce du souverain impénétrable, que sa méditation profonde astreint à une rude solitude, à laquelle on peut bien, c’est humain, accorder la contrepartie malicieuse de laisser les ministres découvrir en temps réel ses décisions éclairées (depuis quand le Roi Soleil compte-t-il avec les astéroïdes ?)

Il est certain que les fractures de « l’autorité scientifique » n’aident pas non plus à contenir le désordre gouvernemental quand le chaos psychique du roitelet envahit toute la scène. Or sur le front savant non plus, ça ne va pas fort.

Pour ce qu’on en perçoit, le fameux conseil scientifique est traversé de conflits, souvent candidat malgré lui à porter des chapeaux qui ne lui appartiennent pas, obligeant certains de ses membres à aller vider leur sac dans la presse italienne puisqu’à l’évidence leurs vérités ne sont pas bienvenues ici. Les résurgences sournoises de « l’immunité collective » conduisent à imaginer des retournements de doctrine livrés à des affrontements obscurs. Les purs esprits de la science ne sont pas si purs — les liens d’intérêt avec les grandes firmes pharmaceutiques sortent progressivement. […]

Dans un tout autre plan, touche exotique mais qui ajoute au tableau d’ensemble, nous apprenons que le préfet Lallement a donné l’ordre à la police de ne pas procéder à l’évacuation de la messe intégriste à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

C’est bien normal : en période de décomposition, les contentions cèdent, les masques tombent, et ceux, placés, qui ont leur petite idée se sentent désormais libres de la poursuivre sans plus rendre compte de rien à personne.

Au moins nous sommes informés que nous avons un authentique fasciste à la tête de la préfecture de police, élément d’ambiance qui dit beaucoup lui aussi sur la consistance de ce pouvoir. Voilà l’état, parfaitement rassurant, de la scène de la décision. […]


Frédéric Lordon. Le blog du monde diplomatique. Titre original : « patience ». Source (extrait)