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Tentons de mettre nos corps et nos cerveaux dans les conditions d’ignorances scientifiques comme des personnes du XVIIe, du XIXe ou du XXIe siècle ? Les « ignorances », ces ignorances d’alors qui nous font sourire aujourd’hui, que nous oublions d’intégrer dans nos raisonnement face aux différentes péripéties de l’histoire… Une sacré démarche mentale mais qui permet de revisiter l’histoire non pas fort de nos connaissances actuelles mais celles absentes dans l’avant de nos jours.

Alain Corbin, historien propose une approche anthropologique de l’histoire, en abordant des thèmes oubliés ou négligés par sa discipline : les émotions, les représentations sociales et les imaginaires, le corps, l’intimité, et les sens, comme l’odorat (Le Miasme et la Jonquille, 1982), la vue (Le Territoire du vide, l988 ; L’Homme dans le paysage, 2001) ou l’ouïe (Les Cloches de la terre, 1994 ; Histoire du silence, 2016). […]

[…] Avec Terra incognita (1), Alain Corbin va plus loin dans sa démarche : il entreprend de raconter une histoire de l’ignorance.

  • Avec votre dernier livre, vous vous attaquez à un sujet non seulement inédit, l’ignorance, mais particulièrement ardu puisqu’il revient à raconter l’histoire de ce qu’on ne sait pas…

Sujet abyssal, en effet !

Je suis parti de ma passion de toujours pour la Terre et de la façon dont nous la percevons. Aujourd’hui, grâce aux images que nous envoient quotidiennement les satellites, il est banal d’en avoir une vision globale et distanciée, au point d’ailleurs que nous ne disons plus « la Terre » mais « la planète », ce qui est symptomatique de ce changement d’optique.

Les enfants grandissent, se situent et construisent leur appréhension du monde en fonction de telles images, et donc, aussi, du sentiment de relativité, de fragilité qui en émane. Mais la première photographie de la Terre entièrement éclairée et vue de l’espace ne fut prise qu’en 1972 ; enfant, je n’avais donc pas cette représentation en tête.

Tout comme d’ailleurs les millions d’hommes qui vécurent avant moi : leur horizon mental se bornait à leur lieu de vie, voire aux quelques déplacements ou éventuels voyages qu’ils avaient pu effectuer au cours de leur existence. La différence de perception est considérable, il s’agit d’une vraie révolution, venue combler un manque. Au point que je me sens aujourd’hui déconnecté de cet enfant que j’ai été. Il est pour moi un mystère, je ne parviens pas à comprendre comment il a pu fonctionner, dépourvu de la vision de la Terre dans sa globalité, qui est un repère mental fondamental. C’est cette énigme intime qui m’a conduit (mais peut-être est-ce là un sujet de fin de vie ?) à vouloir appréhender l’histoire des hommes d’une autre manière : non pas en regard de leurs faits et gestes, mais en creux, à rebours, en négatif. À la lumière de leurs ignorances. Elles sont tout aussi éclairantes que leurs connaissances !

  • Ce contrechamp peut-il changer notre façon d’envisager, et donc d’écrire l’histoire?

Pour connaître quelqu’un, il faut se mettre dans sa peau : la principale qualité de l’historien, c’est, paradoxalement, son imagination. On ne peut prétendre bien connaître un sujet, un personnage (en un mot, aller à la rencontre du passé) sans prendre en compte ses ignorances. […]

Aux étudiants en histoire, et à tous les chercheurs, je donne un conseil, pour leur méthodologie : ne jamais s’imaginer que le sujet qu’ils étudient avait la même vision du monde qu’eux. Et donc s’efforcer de reconstituer son paysage mental, en considérant ce qu’il ne savait pas, ce qu’il ne pouvait encore savoir, et qui a forcément influé sur son imaginaire, ses motivations, ses décisions. […]

  • C’est l’histoire entière qui peut être relue…

Tous les faits historiques pourraient en effet être réenvisagés sous cet éclairage. Peut-être découvrira-t-on un jour que l’échec essuyé par Napoléon à Waterloo en 1815 fut certes dû, au-delà de ses choix tactiques, à d’épouvantables conditions météorologiques… mais qui étaient les conséquences, inexplicables à l’époque, de l’éruption du Tambora. Le 5 avril de la même année, ce volcan indonésien émit en effet un nuage de cendres si épais qu’il plongea le monde dans l’obscurité pendant trois ans, de 1815 à 1818. Les historiens commencent tout juste à prendre en compte les effets considérables que put avoir sur nos sociétés cette éruption, la plus importante du millénaire. […]

  • Mais alors, par où commencer ?

Le champ de l’ignorance est immense, il faut nécessairement le circonscrire pour l’étudier. Il peut être appréhendé sous de multiples angles, tel celui du corps humain, au fonctionnement resté longtemps mystérieux, mais que les progrès de la médecine ont, à force de tâtonnements et d’erreurs, fini par comprendre. Pour ma part, et bien que je ne sois pas historien des sciences, j’ai donc choisi de l’aborder du côté de nos « grandes ignorances scientifiques » relatives au fonctionnement de la Terre.

La géologie, la météorologie, l’océanographie… sont des disciplines toutes récentes à l’échelle de l’histoire humaine. Apparues au XIXe siècle au fil des progrès technologiques, elles ont, l’une après l’autre, percé les mystères que constituaient jusque-là les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, les abysses océaniques… Et même la présence de nuages dans le ciel ou l’existence du vent ! Autant de zones blanches dans l’histoire de la connaissance de la Terre, équivalant à ces « terrae incognitae » qui longtemps figurèrent sur les cartes de géographie pour désigner les territoires encore vierges où l’homme n’était jamais allé : Afrique équatoriale, pôles, Australie (en partie du moins), dernières terres inconnues. Elles furent d’ailleurs découvertes sensiblement au même moment. […]

  • En se rationalisant, le monde a-t-il perdu sa force d’émerveillement?

Qu’il ait perdu une forme de poésie, on ne peut sans doute pas le nier, si l’on considère que, pour évoquer le vent, justement, on parle désormais uniquement de nœuds, de voile, de compétitions sportives… Quant à l’Everest, il n’est plus aujourd’hui qu’une zone touristique jonchée de déchets, alors que la haute montagne incarna si longtemps aux yeux des hommes un horrible chaos, un paysage convulsif, déréglé, autodestructeur, avec ses avalanches… Pour autant le monde n’a pas perdu de son mystère. Certes, il n’existe plus rien à explorer, et comment pourrait-il en être autrement avec tous les drones, les satellites qui ceinturent la Terre et vont jusqu’à repérer des cités antiques enfouies sous le sable, en Égypte (facilitant incroyablement la tâche des archéologues). […]

  • Sans plus de zones blanches à explorer, de quoi peut-on encore rêver?

Ces zones blanches et leur pouvoir de fascination se sont déplacés pour devenir… des « trous noirs »! C’est désormais dans le cosmos qu’on les trouve : trous noirs, matière noire, infinité des galaxies échappent encore à notre entendement. Et ne sont pas sans incidences sur le destin de la Terre, puisque l’on sait désormais que des phénomènes issus du cosmos, tels que les rayons gamma, les tempêtes solaires, les planètes errantes, constituent de réelles menaces pour notre planète. Du reste, les découvertes technologiques se poursuivent à un rythme effréné. Nanotechnologies, intelligence artificielle, robotique… Tout en accroissant le champ de nos connaissances, elles mettent au jour, mathématiquement, de nouvelles ignorances. Le problème est que celles-ci ne sont plus partagées.

  • Que voulez-vous dire?

Rien ne soude plus les hommes que leurs ignorances communes. Sans doute parce qu’elles sont liées à la peur, elles constituent un véritable ciment, pour faire société. Mais aujourd’hui, du fait de la complexité et de la diversité des savoirs, les gens, selon la formation qu’ils ont reçue, n’ont plus les mêmes ignorances. Cela pèse sur les relations interpersonnelles, gêne les échanges entre individus, ce qui peut sembler paradoxal, à l’heure de l’hyper connexion et des réseaux sociaux. […]

Propos recueillis par Lorraine Rossignol. Télérama. 15/04/2020


  1. Terra incognita – Une histoire de l’ignorance. Éd. Albin Michel. 288 pages. 21,90€