Étiquettes

C’est du moins l’opinion d’Etienne Balibar …

  • Avez-vous l’impression de vivre quelque chose de tout à fait inédit ?

Etienne Balibar – Oui, bien sûr. Cependant j’ai une conscience aiguë de faire partie des privilégiés. […] Naturellement, il y a un fond d’angoisse, car la situation est critique. J’ai à la fois le sentiment d’être protégé et exposé à n’importe quel moment à l’imprévu. Mais je sais que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. . […] La crise sanitaire expose au grand jour la vulnérabilité différentielle de notre société, ses capacités inégales de porter secours.

  • Soupçonniez-vous que notre système sanitaire, économique, politique, était aussi vulnérable aux épidémies ?

. […] Avec d’autres, j’ai développé l’idée que [précédemment à cette épidémie] nous étions entrés dans une forme de capitalisme absolu. Les logiques de marchandisation intégrale de toutes les activités humaines – même les plus intimes – et de tous les niveaux de production et d’échanges ont franchi un seuil, de même que le double mouvement de privatisation et de paupérisation des services publics.

Désormais, tous les obstacles sont levés. Le mot pourrait cependant donner le sentiment d’une situation de stabilité, d’une capacité de domination irrésistible. Or je veux dire exactement l’inverse ! Un régime de type “absolu” est d’une extraordinaire fragilité. Ses contrepoids sont tendanciellement éliminés. La violence y est omniprésente, et l’état de crise endémique en est constitutif. Si on se situe à pareil niveau d’abstraction, en effet je ne suis pas surpris, et je m’attends à ce que ces caractéristiques de violence et d’instabilité se manifestent encore, avec des conséquences difficilement mesurables mais probablement dévastatrices.

  • Mais la spécificité de cette crise, ses formes quotidiennes, n’étaient pas prévisibles. . […] Dans ces conditions, vous est-il tout de même possible d’imaginer le monde d’après la crise ?

Votre question est pertinente, car la politique au sens noble du terme consiste à anticiper, à proposer, à ne pas être assommé par les contraintes du présent. Mais d’un autre côté, son postulat implicite, c’est qu’on sait en gros comment les choses vont se dérouler : on va beaucoup souffrir – certaines composantes de la société plus que d’autres –, il y aura un “pic” de la pandémie, et on reviendra à une situation qui ne sera plus l’état d’urgence sanitaire.

Or je me pose la question :

  • où va se situer le “pic” ?
  • En est-on proches ?
  • quand arriveront les traitements ?

Je ne suis pas épidémiologiste, mais ce qui me frappe c’est qu’on compare la courbe de l’épidémie en prenant pour modèle ce qui s’est passé en Chine, or on peut se poser des questions sur la sincérité des renseignements, […] Il y a beaucoup d’inconnues.

. […]

  • L’échelle refuge à l’heure actuelle, c’est l’Etat […]. Fait-on fausse route selon vous en faisant reposer nos espoirs sur cette institution ?

Il faut appliquer un principe de réalité : l’Etat existe et nos vies en dépendent.

Mais il faut en avoir une conception large et je dirai même dialectique.

  • A une extrémité il y a le gouvernement, les élites dirigeantes qui circulent entre la fonction publique et le privé, et des rapports de pouvoir très contestables ;
  • A l’autre extrémité il y a les fonctions que l’Etat remplit dans la société.

Je trouve débile le discours de certains de mes meilleurs amis, chez qui la fibre anti-étatiste et anarchiste est toujours en éveil, et qui tendent à expliquer que l’Etat étant la source de tous les malheurs qui nous arrivent, l’occasion est enfin arrivée de se débarrasser de lui en même temps que du capitalisme.

A un premier niveau, je pense qu’il faut prendre conscience du fait que dans une situation d’urgence on a un besoin aigu de gouvernance étatique. Mais la question corrélative, c’est :

  • quelle gouvernance ?
  • L’identification de cette gouvernance avec la souveraineté nationale est-elle pertinente ?
  • Sa restriction au pouvoir exécutif et à l’administration est-elle légitime ?
  • A fortiori sa réorganisation sur le modèle de la guerre…
  • Dire qu’on a besoin d’Etat ne revient pas à dire qu’on accepte toutes ses structures, ni toutes ses tendances, y compris l’autoritarisme, le contrôle social, la technocratie toute-puissante.

Dans l’immédiat, en tant que citoyen, il faut savoir comment on se sert de l’Etat qu’on a à sa disposition, ce qu’on réclame de lui ; et à plus longue échéance, il faut se demander si cette crise fera monter l’exigence de transformation radicale de la fonction de l’Etat.

. […]

  • Craignez-vous, comme le philosophe italien Giorgio Agamben, que vous connaissez bien, que les mesures d’exception qui nous privent de libertés pour des raisons sanitaires deviennent permanentes après la crise ?

Je partage ces inquiétudes, mais je ne suis pas pour un langage apocalyptique. . […] Quand Agamben dit que l’état d’exception se normalise à la faveur de cette pandémie, je demande à ce qu’on fasse baisser le niveau d’inflation du discours. Il me semble que les questions de degré ont une extrême importance dans cette affaire. Ceci étant dit, la tendance des Etats au quadrillage de la population par des institutions de police au sens large est réelle dans une crise de ce genre, à laquelle ils ne sont pas préparés. Et ça se manifeste en effet par la restriction des libertés. Je ne veux pas faire un procès d’intention, mais lorsque la ministre de la justice déclare que les garanties de l’état de droit sont en place, je demande à voir. La confrontation relative à l’évolution des pouvoirs et des prérogatives de l’Etat, ou inversement à l’extension des libertés des citoyens et à la libération de leurs initiatives, sera l’une des grandes questions de demain. L’utilisation massive de l’informatique et des moyens de « traçage » qu’elle confère aux organismes publics ou privés qui en disposent va aussi devenir une question stratégique. Il faut s’y préparer et en parler dès maintenant. . […]

  • Qu’espérez-vous du monde de demain ? Ce virus va-t-il déclencher une prise de conscience de l’importance de ce qu’on appelle désormais les communs ?

Tout dépend de la durée et de l’intensité de la crise elle-même. Comme philosophe j’ai peut-être trop le goût des typologies abstraites, mais je dirai qu’il y a, théoriquement parlant, trois notions en présence :

  • l’étatique,
  • le public,
  • le commun.

La question du service public, de la puissance ou de l’intervention publique, de l’espace public sont au centre du débat d’aujourd’hui et le resteront. Elles sont comme coincées entre deux instances antagonistes : la centralisation étatique d’un côté, et l’autonomie, la puissance propre des communs – la solidarité – de l’autre.

Par rapport au point de départ de notre discussion, je renverse donc la perspective. Il y a un principe de réalité qui oblige à regarder en face le fait que nous avons besoin de l’Etat, même si ce n’est pas le meilleur possible. Mais il faut aussi donner toute sa force au fait que nous avons besoin de cette solidarité autogérée, autonome, pour laquelle les philosophes et les militants dans la dernière période ont ressuscité le très beau nom de “communs”. . […] Deux principes sont en concurrence, et cette concurrence n’est pas pacifique ou stable. Le tout est de trouver des régimes de transition, et d’inventer des formes d’action politique.


Propos recueillis par Mathieu Dejean. Les Inrockuptibles. Titre original : « Etienne Balibar : « Les choses ne font peut-être que commencer » ». Source (extrait)