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Au bout du fil, la voix porte le poids des journées trop longues et des nuits mauvaises. « C’est un peu dur ce matin. Je commence à fatiguer ».

Gilles Pialoux, 63 ans, dirige le service des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital Tenon, à Paris.

En première ligne pour affronter le Covid-19, mais aussi pour en parler dans les médias, le plus justement possible. Lunettes aux montures franches et chemises colorées (sauf quand il porte la blouse blanche), il fait partie de ces médecins devenus les visages de la lutte contre la maladie. […]

La colère de Gilles Pialoux, on l’a entendue plusieurs fois. À la mi-mars, face à l’inconséquence de celles et ceux qui continuaient de se regrouper dans les parcs pour profiter d’un rayon de soleil, alors que la « distanciation sociale » était partout prônée. Ou, un peu plus tard, à propos des mille et une polémiques concernant l’usage de Phydroxychloroquine. […]

Les maladies nouvelles, les tâtonnements thérapeutiques, les épidémies qui inquiètent et suscitent des réactions déraisonnées, Gilles Pialoux connaît : en 1983, à seulement 26 ans, loin de sa ville de Nîmes, il s’est trouvé confronté à l’épidémie de sida dans les hôpitaux parisiens. Ce qu’il connaît aussi, et de l’intérieur, ce sont les médias. Car ce médecin-là n’a pas tout à fait le même profil que ses confrères. « J’ai toujours eu le goût de l’info. Interne j’achetais un ou deux quotidiens par jour; Libération, Le Monde ou Le Figaro ».

« Côté travail, je suivais des malades du VIH à l’hôpital Claude-Bernard ou à Pasteur. La maladie suscitait des fantasmes dans la population. Les médecins, eux, guettaient les avancées scientifiques. C’était un moment inédit. L’idée d’écrire m’a pris. Par une connaissance, j’ai contacté Libération et j’ai pu faire une pige, puis deux, puis trois. Finalement, pendant tout mon internat, j’ai mené une double vie: je quittais l’hôpital en courant pour aller au siège du journal, j’écrivais des papiers pendant mes astreintes ou le soir. Je chroniquais l’avancée des recherches. Je racontais aussi ce que je lisais et, en protégeant le secret médical, ce que je vivais. »

Au hasard d’un déplacement avec un ministre de la Santé, un jour de 1988, il apprend que Barbara veut s’investir dans la lutte contre le sida. Barbara, la chanteuse de Nantes et de L’Aigle noir… […]

Le journaliste-médecin est intrigué. « J’ai récupéré son téléphone auprès du service culture de Libé et demandé une interview ». Un mois plus tard, Barbara venait dans les bureaux du quotidien. «À la fin de l’entretien, je lui ai lancé: je m’occupe aussi de malades, vous savez, et à mon petit niveau je peux vous aider, si vous voulez agir Elle s’est retournée: eh bien vous m’aiderez! » Pendant des mois, Barbara visitera les prisons avec lui. Inlassablement, elle répète l’importance du préservatif, interprète des chansons au piano, puis laisse la place au jeune médecin qui répond aux questions des détenus. « Une expérience inouïe.»

Elle interdit les médias : pas une ligne, même dans Libération. Elle se rend aussi dans les hôpitaux, où les patients, trop souvent, affrontent leur mal dans la solitude. À Pasteur, c’est Pialoux qui fait le tour des chambres pour annoncer sa visite. La chanteuse et le médecin resteront amis jusqu’au bout.

Et le voilà, trente ans plus tard, professeur reconnu. L’épidémie de Covid-19 lui rappelle-t-elle ce qu’il a vécu avec le sida ? « Les maladies n’ont rien à voir, et pourtant je constate la même impréparation des services sanitaires. On n’a pas su tirer les leçons du VIH et de l’importance absolue de dépister. De nouveau, nous avons des réunions de crise, où il n’est question que de palliatif. Les chambres mortuaires sont devenues trop petites… Comme souvent avec les maladies émergentes, les gens ont mis du temps à réaliser, ne se sentant vraiment concernés que quand l’un de leurs proches est tombé malade. Mais pour cette crise comme pour le sida, nous devrons tirer le bilan politique de ce qui s’est passé. Les fermetures de lits à l’hôpital depuis des années, les calculs de rentabilité à court terme… Plus jamais nous ne devrons nous retrouver à court de masques et de respirateurs. Tout cela est hallucinant. » […]


Valérie Lehoux. Télérama – 15/04/2020. Interview de Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Tenon, à Paris.