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Préambule. L’article ci-dessous (écrit par un étranger) comporte un certain nombre d’excès que déplorerons certains Parisiens franchouillards. Il est vrai qu’il gêne aussi en partie l’administrateur de ce blog. Il en reste pas moins vrai qu’il y a une vision assez réaliste du Paris confiné. MC

Le monde entier (littéralement) est déprimé. Le printemps est arrivé le jour où les rues sont mortes. Un sarcasme.

Une douce et merveilleuse lumière est tombée sur des milliers de trottoirs désertés. Les oiseaux chantent gaiement à pleins (minuscules) poumons. Les lampadaires s’allument tard, inutiles sur les avenues roses et neuves dans le crépuscule. Paris fait tourner son plus joli jupon. Et pourtant, il a l’air aussi triste qu’un flipper en panne, avec ses ruelles et ses boulevards arides et désolés. Personne n’a remarqué, parce que tout le monde était rentré, chacun dans sa boîte de sardines, à regarder Netflix et à recompter avidement ses rouleaux de PQ.

Au début, on a suivi les restrictions en pointillé. Les Parisiens l’ont jouée butés, récalcitrants. J’ai passé les premiers jours à chronométrer le temps qu’il me tallait pour compter 1.000 personnes dans la rue. La première fois : quarante-deux minutes. Chaque jour, ça prenait un peu moins de temps – record : vingt-trois minutes, un vendredi. Et puis, d’un coup, la chute. Le lendemain, il m’aurait fallu trois ou quatre heures. Maintenant, ça pourrait prendre une semaine.

Qui aurait pensé que Paris puisse être aussi laid sans ses Parisiens?

Sans leurs habitants, les villes ressemblent à des expériences loupées sur le béton, farces grotesques sur un paysage irréprochable. Ainsi Paris covidisé. Chaque vue si agréable auparavant devient misérable sans humains. Les rues autrefois opulentes : sordides, agressives. Les artères jadis vibrantes : asséchées, d’une futilité perturbante. Les Parisiens se blottissent dans leurs micro-foyers non par peur de la maladie, mais parce qu’ils ne peuvent supporter la blague rachitique qu’est devenue leur ville bien-aimée.

Après cette première semaine, j’aperçois encore quelques silhouettes ponctuant la platitude. Consommateurs pressés, joggeurs gras, promeneurs de chiens en veux-tu en voilà. Certains portant des masques chics mais inutiles, d’autres cachant leur visage sous une écharpe.

Mais surtout, les derniers traînards restent les sans-abri.

Là aussi, le Covid-19 produit sa magie. Soudain, la vaste majorité des SDF parisiens sont des hommes noirs. Révélateur. On peut en déduire que nombre des habitués possèdent quelque vestige de sanctuaire, fût-il théorique. Pas de refuge pour ces débris dormant à la belle étoile. Manifestement sans papiers, ils n’ont plus aucune ressource et souffrent souvent de troubles psychologiques. Ils sont tapis sous les porches, debout, immobiles, guides ravagés de la fin du monde. Ou bien ils se déploient en traînant les pieds dans les rues adjacentes, en proie à de brusques rages ou à des explosions de chansons grinçantes, facétieuses, de longs chants d’angoisse et de confusion. Triste bande-son pour rues déjà mornes.

La ville devient particulièrement pénible de nuit.

Mille affiches déchirées pour des films et des pièces de théâtre que personne n’ira voir claquent dans un petit vent glacial. Une sensation de menace envahit l’obscurité (plus une de mes amies pour sortir le soir, les rues sont majoritairement masculines H24). Ça n’aura pris qu’une semaine : les rues semblent carnivores. Fascinantes mais imprévisibles. La moindre chouette surprise excentrique est vite suivie d’une vision amèrement désagréable.

Vous passez devant une église grande ouverte sur un gouffre magnifique, avec son prêtre adressant un murmure consolateur à une congrégation de sept membres dans un bâtiment de la taille d’un hangar à avions. Ou un trentenaire barbu posé sur un îlot de circulation au milieu du boulevard, absorbé par un Rubik’s Cube. Ou un minuscule Asiatique en queue-de-pie et « nœud pap » blanc, avec des moustaches à la Fu Manchu, portant une boîte à chapeau géante.  

So far, so Paris, vous dites-vous en rentrant furtivement chez vous sous un ciel vachement clair et l’œil impitoyable d’une Vénus XXL.

Sans les vieilles personnes, j’aurais le moral en berne. Bien que plus directement menacées par le virus, elles colonisent les rues de mon quartier. Ni joyeuses ni rebelles : stoïques (et peut-être juste pour éviter que leurs artères ne se bouchent façon week-end de chassé-croisé).

Nour vit rue du Faubourg-Poissonnière. Je l’y ai rencontrée il y a quelques années, petite dame svelte et élégante galérant sur le trottoir avec sa valise à roulettes de la taille d’un bus. Je la lui ai montée chez elle et, de fil en aiguille, je me suis occupé de son chat. Je la vois plusieurs fois par semaine. Toujours dans la rue. Difficile de lui donner un âge (je n’oserais jamais demander). Paris a son stock de bombes à talons et faux cils de 80 balais, alors tout est possible. En tout cas, elle a plus de 70 ans. Et le Covid-19, elle le prend perso.

« Nous autres, les seniors, on sent qu’on est superflus. Les jeunes se rassurent : « Pas grave, y a que les vieux qui claquent. » On savait déjà qu’on n’est pas indispensables, mais là, on a la confirmation. J’avoue que ça fait une petite brise assez froide ».

Maghrébine, elle est arrivée à Paris il y a quarante ans et vit seule ici depuis quinze ans. Il y a dix jours, son petit-fils est venu l’aider à emballer ses affaires avant qu’elle ne rentre en Afrique du Nord en avril. Le projet est suspendu. Elle continue à marcher un peu tous les deux ou trois jours. « Je comprends l’idée de rester à la maison, mais plus on vieillit, plus on a besoin de bouger. Mon médecin est d’accord. Et je croise pas mal de voisins qui font pareil. On est plutôt nombreux dans cette rue ».

C’est vrai que le coin pullule de vieilles personnes. C’est une population bavarde, souvent des veufs ou des veuves munis d’un ou plusieurs petits chiens presque aussi âgés et caractériels qu’eux. Dans une rue envahie de start-up bobos, ils règnent sur leurs vieux cafés (quoique beaucoup d’interactions sociales se tiennent sous la forme légère d’interminables colloques de trottoir).

Ils se connaissent tous et tiennent le compte des maladies et des morts comme s’ils suivaient le score d’un morbide jeu de cartes de quartier. Comme on est à Paris, il y a aussi des tensions. Adorablement, Nour possède sa propre Némésis, le Joker de son Batman. Dont elle refuse de prononcer le nom. Mais la semaine dernière, chacune de ces dames m’a demandé si j’avais vu l’autre.

Partout sur la planète, chacun devient instantanément un crack en immunologie et pense que l’autre est complètement con (d’obéir, de ne pas obéir aux couvre-feux). Personne ne fait confiance à son gouvernement, et tout le monde pense que les experts sont des enfoirés. PornHub annonce un pic de trafic sans précédent.

Aux États-Unis, les ventes d’armes grimpent aux rideaux. Les Britanniques tiennent l’Union européenne pour responsable, et les Irlandais se soûlent bruyamment dans les pubs. Partout, le virus devient politique. La droite croit que le Covid-19 est une exagération de rhume (la faute aux Chinois), tandis que la gauche soutient avec ferveur les fermetures et condamne sans appel les récalcitrants aux restrictions.

Paris est à la fois singulier et universel. Nous nous recroquevillons dans nos apparts-boîtes-à-chaussures, aussi densément peuplées que Calcutta et Hongkong, et nous nous demandons pourquoi nous en sommes là. Mais il n’y a pas de raison. Nous pourrions envisager d’apprendre de nos aînés pendant qu’ils sont encore vivants, mais non. Tout le monde veut trouver un sens à cette crise. Il n’y en a pas.

L’absence de sens est même la seule vraie caractéristique du Covid-19. Comme les cellules cancéreuses et les bactéries, les virus sont des punks. Ils vandalisent les cabines téléphoniques et dévalisent les vieilles dames. Ils s’en foutent et se foutent de s’en foutre. Ils ne sont même pas vivants. Patchworks aléatoires d’ADN ou d’ARN, ils occupent une zone grise entre le vivant et le non-vivant. Ce qui finalement correspond assez bien à toutes les villes du monde en ce moment.

C’est mon modèle, Nour. Parce que même si le stoïcisme n’est plus à la mode (ça rend pas super sur Twitter), on en a rarement autant eu besoin. Elle m’a confié que malgré leur vulnérabilité, elle pense que les personnes âgées ont un avantage déterminant. « À notre âge, c’est pas rare de penser à la mort. Pas toutes les cinq minutes, mais quand même. Les jeunes, dès qu’ils sont obligés de s’y confronter, ils chient dans leur froc et puis ils passent une semaine à pleurer au lit, Nous, on n’a pas le temps pour ça ».


Traduit de l’anglais par Myriam Anderson – Robert McLiam Wilson. Charlie hebdo. 08/04/2020


Dessin de Zorro -Charlie Hebdo – 08/04/2020