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Gérald Darmanin a un sacré sens de l’humour.

Alors que l’État sort le chéquier comme jamais depuis la Seconde Guerre mondiale, le ministre de l’Action et des Comptes publics a, lui, jugé bon d’ouvrir « une plateforme de dons » en ligne pour « permettre à tous ceux qui le peuvent, particuliers ou entreprises, d’apporter leur contribution à l’effort de solidarité de la nation envers les plus touchés ».

Darmanin est-il jeune au point d’avoir oublié, par exemple, l’impôt sécheresse de Giscard, en 1976?

Autre gagman à maroquin : Bruno Le Maire.

Certes, Bruno le penseur appelle à « un nouveau capitalisme », moins inégalitaire et plus respectueux des personnes et de l’environnement. Mais le ministre n’arrive pas à imposer quoi que ce soit aux entreprises.

Il leur a ainsi gentiment « demandé » de « faire preuve de la plus grande modération en matière de versement de dividendes». Comme il l’a précisé, « c’est un moment où tout l’argent doit être employé pour faire tourner les entreprises ».

Car, en effet, que sont les dividendes ?

Du gras. C’est ce qu’une entreprise verse à ses actionnaires une fois qu’elle a tout, mais alors vraiment tout payé : salaires, fournisseurs, impôts, investissements, et même après qu’elle a gardé pour elle une part des profits. Les dividendes, on peut donc s’en passer.

Mais l’emprise de la Bourse pousse les versements de dividendes à des sommets, certaines sociétés allant même jusqu’à s’endetter pour pouvoir faire risette à leurs actionnaires. L’an dernier, nouveau record : 50 milliards d’euros rien que pour les entreprises du CAC 40.

Mais Bruno a raison d’espérer : un miracle s’est produit.

Il existe en France un lobby patronal très discret et très puissant, à côté duquel le Medef est un club de réflexion social-démocrate. Il s’agit de l’Association française des entreprises privées (Afep), qui regroupe 113 multinationales, dont Accor, Arcelor Mittal, BNP, L’Oréal, Nestlé, Société générale…

Elle a de nombreux faits d’armes derrière elle, y compris un lobbying intense auprès des députés pour éviter toute responsabilité légale des multinationales vis-à-vis de leurs fournisseurs, même après l’effondrement, en 2013, de l’immeuble du Rana Plaza, au Bangladesh, au cours duquel plus d’un millier d’ouvriers du textile ont perdu la vie. Heureusement, cette fois-là, l’Afep a (en partie) échoué.

Or, dans un communiqué, l’Afep demande à ses membres bénéficiant d’aides de l’État « d’interdire de verser des dividendes en 202 (1) ». Ce qui est vraiment le minimum du minimum. D’ailleurs, la même Afep continue d’autoriser les dividendes pour les entreprises bénéficiant du chômage partiel, c’est-à-dire celles dont les salariés sont, en réalité, payés par l’État. La révolution a ses limites…

Pour Dominique Seux, qui sent bien que l’air du Covid est peu propice à son délire néolibéral, les décisions de l’Afep montreraient que « la peur est parfois bonne conseillère (2) ». La peur?

En fait, Dominique, la justice voudrait que les multinationales contribuent au financement des services publics à hauteur de leurs profits. Mais le gouvernement actuel n’est, pour le moment, pas capable de le comprendre. Et ce, alors même que c’est ce que recommanderait l’opportunisme politique le plus basique, puisque cela lui vaudrait le soutien de la population.

Faudra-t-il quelques dizaines de milliers de morts pour qu’il se réveille?


Jacques Littauer – Charlie Hebdo. 08/04/2020


  1. « Les grandes entreprises françaises et le Covid-19» (communiqué de presse de l’Afep, 29/3/20).
  2. «La réquisition des premiers de cordée », par Dominique Seux (Les Échos, 30/3/20).