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La sociologue et la géographe observent que l’épidémie de Covid19 révèle les inégalités d’occupation de l’espace et du temps selon le genre, l’origine et le niveau social.

L’épidémie de Covid-19 permet de lire plusieurs façons d’être dans l’espace public. Les déplacements, on le sait, sont régulés par une répartition sexuée, racisée et hiérarchisée du travail. Les emplois d’entretiens, mal rémunérés, sont à temps partiels, tôt le matin et en fin de journée ; ceux des commerces de grandes surfaces, caissières et vigiles, à temps tout aussi partiels et aussi mal payés, commencent un peu plus tard le matin, mais s’allongent au fur et à mesure que la ville ne veut plus dormir. Ces gens-là viennent des périphéries et vont travailler dans des centres urbains où les logements leur sont financièrement inaccessibles. Quotidien partagé par les personnels soignants, les éboueurs, et tant d’autres aux horaires décalés.

Quotidiens désormais partagés, parfois sans transports en commun, dans les espaces de circulation, les espaces publics où l’on ne fait que passer, dans une chorégraphie collective des évitements mesurés, avant de rentrer chez soi, courses faites ou travail accompli, dans un habitat variable selon son espace, son confort, son aménagement.

L’assignation à résidence peut revêtir diverses formes selon le niveau de vie : cocon familial confortable où l’ameublement et l’espace privilégient des loisirs confinés et aérés pouvant paraître récréatifs au gré du temps ; ou appartement exigu dans lequel les résidents se sentent pris au piège dans un espace-temps assigné.

« Les intérêts particuliers des uns, qui ne veulent pas prendre de risques, exposent les autres »

Il ne s’agit pas ici de traiter des conditions variables de confinement, mais des personnes les plus exposées face au virus : celles qui contribuent à soigner les populations infectées et à permettre aux personnes confinées et ou en télétravail d’obtenir l’« essentiel ». Car, le confinement s’opère ici selon des normes économiques, plus que genrées. Aller dans l’espace public en raison de ces emplois que l’on a repérés comme « essentiels » – les livraisons de nourriture à domicile, le courrier, le nettoyage de la voirie, la surveillance et l’accueil en caisse des magasins, plus le personnel soignant, applaudi chaque soir car jugé comme héroïque, mais toujours aussi mal rémunéré – c’est en réalité être contraint d’y circuler et non d’y déambuler.

Indispensables à la régulation sociale

C’est le cœur de la question posée par le coronavirus : notre système inégalitaire tend à l’équilibre grâce à des « régulations » empreintes de libéralisme, telles que l’ubérisation des services au bénéfice des classes moyennes et supérieures, où les prestataires sont invisibilisés. Avec cette pandémie, ces personnes précaires, méprisées, deviennent indispensables à la régulation sociale. Ainsi sont réquisitionnés les salariés – majoritairement des femmes – travaillant dans les Ehpad, les hôpitaux, et aux caisses des supermarchés, les ouvriers et les ouvrières travaillant à tous les maillons de la chaîne de l’industrie agro-alimentaire, aux services de voirie, d’assainissement, de ramassage et de traitement des déchets et les vigiles – hommes majoritairement issus des minorités visibles. Les intérêts particuliers des uns, qui ne veulent pas prendre des risques – ruée sur les pâtes dans les supermarchés, recours à la livraison à domicile – exposent les autres – celles et ceux qui travaillent dans le care ou dans les métiers de production, contraints de s’exposer à la maladie pour des raisons collectives.

Nous applaudissons chaque soir le personnel soignant car il nous sauve individuellement. Si ce « nous » était collectif et empathique, nous applaudirions aussi toutes celles et ceux qui s’exposent au risque : l’éboueur, le livreur de nourriture, tenu d’enchaîner les courses pour survivre en raison de la précarité de son statut. Ce livreur, souvent racisé, visible lorsqu’il s’agit de contrôles sécuritaires au faciès, devient soudainement invisible dès lors qu’il est exposé aux accidents, au froid, à la pluie et maintenant à la maladie pour que nous puissions nous restaurer sans risque. Or, ils ne sont pas applaudis. La mise en danger des personnes exposées n’est pas ici remise en question, car la régulation sociale par le marché est ici prépondérante.

Métiers privilégiant l’humain

Jusque-là, ces métiers étaient jugés comme mineurs en comparaison avec la finance, vue comme centrale. Or, celle-ci, en chute constante, ne nous est plus d’aucune utilité sociale face au virus. Peut-être se rend-on compte de la place centrale à ces métiers privilégiant l’humain, non pas seulement d’un point de vue sanitaire et hygiéniste, mais collectif et social. Ou est-ce seulement la découverte par les classes sociales dominantes que, sans leurs domestiques, la maison ne se tenait pas propre « par enchantement » ?

Le « choix » du lieu de confinement en dit long sur notre appartenance de classe, tout comme l’usage de la résidence secondaire ou de ce temps (forcé) de loisirs, tel que décrit par Pierre Bourdieu. Investir des espaces publics autres que ceux de la quotidienneté parce que la perception des lieux fréquentés en vacances en fait des lieux hors de tout risque, un entre soi hors-société, hors du souci d’un intérêt général, nous interroge : qui risque sa vie, sa santé, s’expose à la maladie dans l’intérêt collectif… ou dans l’intérêt de certains ?

Les premiers jours, à l’annonce imminente des mesures de confinement, les citadins aisés se sont rués sur leurs résidences secondaires quand ils en étaient propriétaires ou sur les locations de villas, actuellement saturées. Ils y ont vécu comme en villégiature, profitant des plages, du marché, des aménités ?? pour s’y rencontrer. Jusqu’à ce qu’on leur rappelle la nécessité sanitaire des mesures de distanciation non pas sociale, mais physique. Pour cette raison, à Arcachon et ailleurs sur le littoral, c’est pour la première fois aux plus fortunés que la gare et les plages sont interdites, quand ces mesures d’inhospitalité sont d’habitude réservées à de bien plus pauvres, jugés indésirables, et aujourd’hui bien en peine de trouver un lieu de confinement.


Johanna Dagorn et Corinne Luxembourg. Tribune parue dans Le Monde dimanche 29/lundi 30 mars 2020. Cause commune – spécial Covid-19. Source