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« C ‘est chose merveilleuse à entendre, ce que j’ai à dire ; et si cela n’avait pas été vu par les yeux d’un grand nombre de personnes et par les miens, loin d’oser l’écrire à peine pourrais-je le croire […] ».


C’est en ces termes que l’auteur italien Jean Boccace (1313-1375) prépare son lecteur à un témoignage qui semble faux tant il est inquiétant : celui des ravages causés par la peste à Florence en 1348. Pourtant, aujourd’hui, ce qui frappe un lecteur contemporain c’est moins l’invraisemblance de la situation décrite que les similarités avec ce qui est devenu notre quotidien en ces temps de pandémie.

Le Décaméron de Boccace écrit entre 1349 et 1353 se présente comme un recueil de nouvelles. Ces nouvelles sont racontées, dans le roman, par des nobles italiens ayant fui Florence et la peste qui s’abattait sur la ville. Boccace, dans son prologue, décrit alors ce qui n’est pas encore nommé une pandémie. C’est cette description qui attirera notre attention ainsi que les analyses de l’auteur sur la situation.

Huit siècles plus tard, on constate en effet que ses considérations d’ordre socio-économique ainsi que ses observations sont encore en grande partie valables…Tout d’abord, le foyer de l’épidémie se situait, lui aussi, en Orient, avant de s’étendre en Occident :

« […] elle [la peste] s’était déclarée dans les pays orientaux […] puis poursuivant sa marche d’un lieu à un autre, sans jamais s’arrêter, elle s’était malheureusement étendue vers l’Occident. »

Le désarroi des « autorités médicales » face à la rapidité de la propagation

Il est également le même. On peut être également saisi par le parallèle entre la propagation de l’épidémie à Florence et la propagation du Covid-19 ; « Et le mal s’accrut encore non seulement de ce que la fréquentation des malades donnait aux gens bien portants la maladie ou les germes d’une mort commune, mais de ce qu’il suffisait de toucher les vêtements ou quelque autre objet ayant appartenu aux malades, pour que la maladie fût communiquée à qui les avait touchés. »

« Huit siècles plus tard, on constate que ses considérations d’ordre socio-économique ainsi que ses observations sont encore en grande partie valables…»

Cependant, c’est plus encore par ses considérations d’ordre socio-économique que le texte de Boccace nous donne un éclairage sur notre situation. L’auteur porte un jugement sans appel sur ceux qui, pouvant se sauver, quittent la ville pour rejoindre leur résidence de campagne. « […] n’ayant souci de rien autre que d’eux-mêmes, beaucoup d’hommes et de femmes abandonnèrent la cité, leurs maisons, leurs demeures, leurs parents et leurs biens, et cherchèrent un refuge dans leurs maisons de campagne ou dans celles de leurs voisins ». Boccace, dès lors, distingue une forme d’inéquité sociale face au virus. Certes, il est précisé que la mal touche toutes les catégories socio-économiques : « Que de races illustres, que d’héritages considérables, que de richesses fameuses, l’on vit rester sans héritiers naturels! » mais pas de la même façon : « La basse classe, et peut-être une grande partie de la moyenne était beaucoup plus malheureuse encore, pour ce que les gens retenus la plupart du temps dans leurs maisons par l’espoir ou la pauvreté, ou restant dans le voisinage, tombaient chaque jour malades par milliers […] ».

Ainsi, si la facilité de déplacement qu’ont conservée ceux qui ne souciaient que « d’eux-mêmes » a propagé la maladie, d’autres, soumis à la promiscuité et contraints de rester en ville par manque de moyen, ont succombé beaucoup plus rapidement.

Le manque de moyens des classes les plus pauvres

De plus, comme aujourd’hui, le manque de moyens des classes les plus pauvres a obligé cette partie de la population à accepter des emplois à risque afin de subvenir aux besoins les plus primaires. Cela a encore accru le taux de mortalité de cette classe sociale déjà précaire. Au XIVe siècle, comme aujourd’hui, les populations avec les plus bas revenus, mais aussi les plus instables, ne peuvent pas suivre les mesures sanitaires.

« Le contraste est alors saisissant entre la description des calamités endurées par le peuple de la cité de florence et le lieu de confinement choisi par les jeunes nobles. »

L’exemple même des futurs conteurs des nouvelles de Boccace nous indique cette inégalité de traitement face à la peste. « Ces jeunes gens, tous nobles, possèdent un grand nombre de maisons de campagne, tant et si bien qu’ils peuvent, alors que la peste s’abat sur Florence, se livrer « honnêtement », à toute l’allégresse et à tout le plaisir qu'[ils] pourr[ont] prendre ». Le contraste est alors saisissant entre la description des calamités endurées par le peuple de la cité de Florence et le lieu de confinement choisi par les jeunes nobles : « un palais avec une belle et vaste cour au milieu, des caves pleines de vins de prix ». La « joyeuse compagnie » peut alors se divertir et « vivre en une fête continuelle » mais nous divertir aussi. En effet, le constat de ces écarts de traitement ne doit pas nous empêcher de lire un recueil de nouvelles plaisantes racontées dans le but de chasser l’ennui et la tristesse des jeunes nobles, mais qui traitent toutes de manière plus ou moins directe de ce qui nous concerne aujourd’hui : une crise sanitaire dévastatrice…


Nora El Baraka. Cause commune – spécial Covid-19 – Source