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Pour éviter de froisser les minorités, des scénarios et des manuscrits sont soumis à des consultants issus de leurs rangs. Au risque de sacrifier l’art sur l’autel de la morale et du politiquement correct?

Drôle d’époque où l’artiste s’emparant d’une histoire, d’une couleur de peau, d’une origine en n’étant issu ni des unes ni des autres est considéré comme « coupable », « illégitime », et doit désormais se justifier sous la pression, s’excuser ou même, le cas échéant, enclencher la marche arrière. À trop tancer les cinéastes, musiciens ou metteurs en scène parce qu’ils pratiqueraient l’« appropriation culturelle », ne risque-t-on pas de les priver de ce qui est l’essence même de leur être : leur liberté de création ? Face à la multiplication des reproches et aux rappels à l’ordre de minorités qui s’estiment trahies et offensées, plus personne ne sait sur quel pied danser. Faut-il résister ou plier l’échine? Soumettre son œuvre à approbation préalable ou l’amender a posteriori? Robert Lepage a dû modifier son spectacle Kanata pour satisfaire les exigences des autochtones canadiens. Aux États-Unis, des sensitivity readers corrigent dans les textes ce qui n’est pas conforme au vécu des communautés évoquées. Attention précautionneuse qui peut s’entendre comme une censure… La même censure qu’exerce l’avocat Emmanuel Pierrat, pour éviter que ses clients éditeurs ne subissent des polémiques en cascade : «Je joue le rôle d’un sensitivity reader! » La donne a pourtant changé pour cet expert du droit d’auteur, qui a publié en 2018 Nouvelles Morales, nouvelles censures (éd. Gallimard) : « Autrefois, j’étais consulté sur des questions juridiques. On me soumettait des manuscrits, des synopsis, des scénarios en me demandant s’ils étaient diffamatoires et portaient atteinte à la vie privée ou aux mœurs. Il y avait alors des demandes de dommages et intérêts. Désormais, je suis saisi par des éditeurs aux reins fragiles qui veulent savoir s’ils s’exposent à des pétitions, des manifestations ou de houleuses tribunes médiatiques. » Le thermomètre de la culture s’affole sous l’assaut d’associations ou de communautés vigilantes qui montent au créneau dès qu’elles s’estiment lésées par certains projets artistiques. Au point que l’avocat n’hésite pas à parler d’une «privatisation de la culture par la privatisation de la censure, portée uniquement par des groupes privés».

L’État, pas plus que le législateur, n’a son mot à dire dans ces guerres de tranchées. Ne reste en piste que la force ravageuse et prosélyte de l’opinion publique face à la solitude et aux doutes de l’artiste. Pour Isabelle Barbéris, autrice de L’Art du politiquement correct (éd. PUF), la pire des menaces n’est pas la censure mais la négation de l’art comme lieu attitré des imaginaires poétiques : « L’ambiguïté et le second degré disparaissent. Il y a un déni de l’espace symbolique alors même que la libération des fantasmes, dans l’art, nous protège de ce réel où tout nous précipite. » Disparues, les vertus cathartiques d’œuvres où la pulsion peut se dire et se vivre sans incidence sur notre quotidien. À l’heure où tout est pris au pied de la lettre, l’artiste doit filer droit, au pas cadencé d’impératifs moraux.

Ce qui se profile? Une création asservie au réel, politiquement correcte, dont l’avènement a des airs de retour de bâton. Isabelle Barbéris remonte vingt ans en arrière : « À la fin du XXe siècle et au début du XXIe, on a vu surgir un art politiquement incorrect qui liquidait toutes formes de valeurs, comme le Piss Christ d’Andres Serrano, cette photographie d’un crucifix plongé dans l’urine. Il n’y avait plus aucune contrainte éthique. L’art, devenir un déballage assez abject, était délibérément immoral et provocant au nom de l’esthétique. Le contrecoup, c’est ce puritanisme qui revient en boomerang. Une réaction somme toute logique. Le problème est qu’elle se manifeste, sur des critères biologiques ou raciaux que l’on peut contester, par un repli vindicatif ou punitif vers la norme. » C’est donc désormais la morale qui fait la loi dans l’art. Pas de quoi se réjouir. D’autant que les cabales qui fleurissent et clouent les créateurs au pilori trouvent dans les réseaux sociaux de formidables accélérateurs mais peu de modérateurs pour nuancer leur vindicte. Le prochain livre d’Isabelle Barbéris portera d’ailleurs sur les phénomènes de cabale depuis le XIXe siècle.

Le sujet est dans l’air du temps


Joëlle Gayot. Télérama. 01/04/2020