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Tout comme les reporters de guerre, les reporters ayant relaté le développement de l’épidémie du coronavirus, ont côtoyé la maladie de fort près et certains en sont atteints.

On pourra toujours dire, tout comme l’ensemble des personnels soignants des hôpitaux, qu’ils ont fait leur métier tout autant que les éboueurs ou caissières des grands magasins, etc. Tout cela est vrai mais sans eux nous n’aurions pas eu le relais de l’information. MC

Le reportage, cœur de métier du journalisme, est-il encore possible aujourd’hui, et avec quelles précautions ? Il suffit d’allumer son poste de télévision pour voir que les interviews par Skype ont tout envahi. Mais quelques irréductibles continuent de partir en reportage, car rien ne vaut le terrain. Mais dans quelles conditions? Comme le dit Marie Anton, journaliste reporter pour Le Magazine de la santé, sur France 5, « il y a un risque, ce n’est pas tant pour moi, mais j’ai peur d’être vectrice du virus pour d’autres ». C’est toute la complexité de la situation.

Dans la plupart des rédactions, c’est du jamais-vu : « La rédac du « 20 heures » est devenue un village fantôme », nous raconte un journaliste. Comme Partout ou presque, les journalistes ont été invités à télétravailler. « On fait beaucoup moins de réunions que d’habitude, ce qui n’est pas plus mal », raille-t-on sur place. «La SDJ [société des journalistes] a fait remonter des dysfonctionnements concernant le manque de gel [hydroalcoolique] ou de films plastique sur les micros, et ça commence à aller mieux », explique Clément Le Goff, président de la SDJ de France 2.

Un journaliste a tout de même fait valoir son droit de retrait, estimant que les conditions de sécurité au travail n’étaient pas remplies. « S’il y a un moment où il est important de faire de l’info et du terrain, c’est maintenant, on ne va pas déserter », estime de son côté Julien Nény, reporter qui a réalisé notamment un sujet sur les conditions de vie dans un camp de migrants en plein coronavirus.

Alban Mikoczy, correspondant en Italie pour France 2-France 3, a, lui, été aux premières loges. Alors que l’on découvrait la pandémie, il est allé faire son premier reportage sur le sujet à Codogno, en Lombardie, le 22 février. Lui-même a déclaré certains symptômes de la maladie. « À Milan, au départ, on ne se rendait pas compte que quasiment toute la ville était contaminée », confie-t-il. Depuis, il continue : « Mais pas de tournage auprès de malades dans un hôpital, c’est ma limite. »

Qu’en est-il des tournages dans les hôpitaux, justement?

À Bergame, par exemple, épicentre de l’épidémie en Italie, où les cercueils s’alignent dans les églises, les hôpitaux ont accepté un seul et unique tournage : « Un journaliste anglais, qui y est entré presque en tenue de cosmonaute, nous a ensuite donné ses images », raconte Mikoczy.

En France, l’AP-HP refuse maintenant tous les journalistes. En presse écrite, Valérie de Senneville a pu se rendre dans un hôpital de Beauvais pour Les Échos au tout début du confinement. « Je n’ai pas pensé à l’après, je me suis dit, c’est là qu’il faut être. Si le médecin me dit OK, c’est que je peux y aller. » Depuis, elle aussi a l’impression d’avoir quelques symptômes, elle télétravaille et s’est autoconfinée dans son confinement, par mesure de protection pour ses proches.

Le risque, aussi, c’est que ce soit comme souvent les plus précaires qui trinquent. À M6, pour pallier le télétravail des journalistes, on a fait appel à des boîtes de prod pour des tournages. Mais les conditions sanitaires y sont beaucoup moins strictes. Dans la boîte de prod qui a coréalisé une partie d’un Zone interdite consacré au Covid-19, il n’y aurait aucune mesure de protection.

Les montages dans une même salle continuent comme si de rien n’était, alors que d’autres rédactions ont opté pour le montage à distance. Et dans une période où pigistes et intermittents vont tirer la langue, les plus précaires du métier vont avoir du mal à faire valoir leurs droits. Et à protéger leur santé.


Laure Daussy. Charlie hebdo. 02/04/2020