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Quelle belle chose que l’union nationale : les clivages politiques mis entre parenthèses, les mentons relevés face à l’ennemi invisible, toutes les forces de la patrie consacrées à l’effort sanitaire et, en prime, la claque au balcon tous les soirs à 20 heures. Certes, on n’applaudit pas le gouvernement, mais les soignants, il n’empêche que ça « fait nation », comme on dit.

Pas sûr, toutefois, que cette belle unité dure aussi longtemps que le confinement.

Déjà, depuis quelques jours, elle laisse apparaître de grosses fissures. L’opposition, de gauche comme de droite, prévient que l’heure viendra où il faudra rendre des comptes et « identifier les éventuels défaillances et dysfonctionnements ».

Elle promet une cascade d’enquêtes parlementaires, tandis que plusieurs plaintes émanant de citoyens ou de collectifs de médecins ont été déposées devant la Cour de justice de la République contre Agnès Buzyn, Édouard Philippe et Olivier Véran.

Quand cette heure des comptes sonnera, la politique reprendra ses droits, n’en doutons pas. Pas la grande politique, celle des idées et des projets au service de l’intérêt général, mais la politique boutiquière, celle qui a pour seule boussole la très courte vue des échéances électorales et où chaque parti bataille avant tout pour son fonds de commerce.

On peut par exemple parier sans trop prendre de risques que la droite demandera que, au nom de la reprise, les mesures d’« assouplissement » du droit du travail et de soutien aux entreprises prises sous état d’urgence soient intégrées au droit commun…

Quoi qu’il en soit, c’est un fait, des comptes, il faudra en rendre. Depuis le début de cette crise, on a l’impression, confirmée au fil des jours et des mesures prises à la va-comme-je-te-décrète, d’une gestion au doigt mouillé. Mesures de confinement aux contours plus que flous, impossibilité logistique et matérielle de pratiquer un dépistage à grande échelle (méthode qui a fait ses preuves en Corée du Sud, à Taïwan ou à Singapour, et que l’Allemagne a rapidement mise en place), pénuries multiples faute de stocks suffisants et, surtout, d’anticipation.

Cela dans le contexte d’un système hospitalier que plusieurs décennies de décisions politiques criminelles (le mot prend tout son sens aujourd’hui ont méticuleusement asséché).

L’amateurisme, péché originel de La Macronie, n’explique pas tout. Ce grand n’importe quoi sanitaire (et économique) est d’abord te produit d’une foi aveugle : celle que tous les ultralibéraux de la planète ont en l’autorégulation. Nos dirigeants actuels, mais ils sont Loin d’être les seuls dans ce cas, ont toujours été convaincus (et sans doute le sont-ils encore pour la plupart) que tout s’autorégule naturellement.

Les marchés, bien sûr, mais aussi les capacités de production, les flux de marchandises, les échanges humains, les salaires, les fonctionnaires, les masques de protection, les kits de dépistage, les flacons de gel hydroalcoolique, les bouteilles d’oxygène, les médicaments, les lits d’hôpitaux, les médecins réanimateurs, les virus… Ils découvrent aujourd’hui, sidérés, que l’État ne sert pas uniquement à organiser son propre démantèlement et à remettre au pas celles et ceux qui refusent de s’autoréguler.

La petite musique qui tourne en boucle depuis que l’on est entré dans le dur de l’épidémie, c’est : plus rien ne sera comme avant.

Emmanuel Macron le premier l’a dit, par une de ces formules mi-ampoulées, mi-tautologiques qui le caractérisent : le jour d’après ne sera pas le jour d’avant. Vraiment? Il faudra pour ça que lui et bien d’autres, des millions d’autres à travers le monde, perdent la foi.

Ce n’est pas gagné.


Gérard Biard. Charlie hebdo. 01/04/2020