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Et si l’on voyageait autrement, simplement, sereinement, sans bouger ou presque, quelques pas à peine, dans les confins de sa chambre? Et si le confinement justement avait des pouvoirs enivrants et des vertus libératrices ?

C’est l’idée qui vient, vers 1794, à Xavier de Maistre (1763-1852), cadet rêveur — surnommé « l’étourneau » d’une grande famille de l’aristocratie savoisienne, alors qu’on l’a mis aux arrêts dans une chambre de la citadelle de Turin pour une affaire de duel contre un officier piémontais. Il est fier de son intuition, il en fait un court livre, Voyage autour de ma chambre, qui, discrètement mais sûrement, va traverser les époques.

Quand il l’écrit, dans la pièce d’où il ne peut bouger, son esprit se met à vagabonder d’un objet à l’autre, il est pris d’une fièvre qu’il veut à tout prix contagieuse : « J’ai entrepris un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j’ai faites et le plaisir continuel que j’ai éprouvé le long du chemin me faisaient désirer de le rendre public; la certitude d’être utile m’y a décidé ». Un manuel de savoir-vivre, en quelque sorte. Pour apprendre, au moins, à aborder l’existence sur un versant où la pente est moins dure, où l’on peut casser le flux étourdissant des affaires sociales et s’arrêter sur ce qui nous entoure.

L’enfermement n’est pas une impasse. Au contraire. Il faut le faire savoir : « Mon coeur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j’offre une ressource assurée contre l’ennui et un adoucissement aux maux qu’ils endurent ».

L’écrivain, exalté, continue : « Dans l’immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n’en est pas un seul qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j’introduis dans le monde ». Ils sont des millions aujourd’hui qui pourraient vouloir l’écouter, même si les temps, deux siècles plus tard, s’ouvrent moins à la rêverie solitaire.

  • De quel voyage s’agit-il alors?
  • Quels principes et quelles modalités?

La chambre, on l’a compris, en est le principal motif, le point de départ et le lieu d’arrivée. On peut l’élargir sans doute à l’appartement. Et il est possible de l’agrandir encore, en semant de la fantaisie dans les trajets, en libérant son esprit dans cet enclos de quelques mètres (« trente-six pas de tour», dans le cas de De Maistre) : « Je le traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode — je ferai même des zigzags et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie si le besoin l’exige. Je n’aime pas les gens qui sont si forts, les maîtres de leurs pas et de leurs idées et qui disent: « Aujourd’hui je ferai trois visites, j’écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j’ai commencé » ».

Puisque, par la force des choses, le temps est suspendu, Xavier de Maistre appelle à s’élever, à pratiquer l’ascension méditative les pieds sur le tapis. C’est un aventurier dans l’âme, un des premiers à avoir volé en « char flottant », en 1784, un an après l’expérience des frères Montgolfier. Il avait même pour projet de se fabriquer des ailes afin de rallier l’Amérique.

On n’arrête pas cet artiste qui a fui la rigidité de sa famille, de son père président du Sénat savoisien, de son frère, Joseph, théoricien de la contre-révolution, pour rejoindre l’armée, écrire et peindre à ses heures. Il a une candeur enfantine, des tournures drôles et naïves, mais il y a du Rimbaud chez lui. Sa chambre plane sous un ciel étoilé : « Quittez, croyez-moi, ces idées noires, nous marcherons à petites journées, en riant le long du chemin, aucun obstacle ne pourra nous arrêter; et nous livrant gaiement à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous conduire ».

Cette chambre, il faut y entrer à présent, la regarder, l’apprécier, c’est notre actualité. Celle de Xavier de Maistre est située rue de la Providence, à Chambéry, et sera détruite par l’invasion de l’armée napoléonienne (la Savoie n’est alors pas française), avant que de Maistre n’y revienne par l’écriture quelques années plus tard, avec l’Expédition nocturne autour de ma chambre. Au milieu de la pièce, il y a un fauteuil. Par bonheur, on en trouve encore partout aujourd’hui. « Un excellent meuble. De la dernière utilité pour tout homme méditatif. Les heures glissent sur vous, tombent en silence dans l’éternité, sans vous faire sentir leur triste passage.» Après le fauteuil, «en marchant vers le nord », se trouve le lit (« est-il un théâtre qui prête plus à l’imagination ?»), d’où l’on peut se régaler du spectacle des rayons du soleil jouant sur les rideaux et des arbres qui les « divisent en mille manières ». Le lit est rose et blanc. En ces temps moroses, l’écrivain ne peut que le donner en exemple : « Deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité ».

« Xavier de Maistre est le Jean-Jacques Rousseau de la Savoie, écrivait le poète Alphonse de Lamartine (1790-1869). C’est un génie familier, un causeur du coin du feu, un grillon du foyer champêtre ». Il pratique à sa façon le périple romantique qui mène à l’enrichissement de soi, à l’approfondissement des émotions, il explore les objets familiers qui se mettent à vibrer de mille vies dissemblables.

Toutes les gravures au mur, les peintures, les estampes, animent rêveries et souvenirs, le ramènent à lui-même et ouvrent de singulières fenêtres sur le monde : la famille du malheureux Ugolin expirant de faim, le brave chevalier d’Assas, qui ont tant inspiré les peintres et les sculpteurs, une bergère, une « malheureuse négresse », le portrait d’une maîtresse adorée, et même le miroir, « pour tous ceux qui le regardent, un tableau parfait auquel il n’y a rien à redire… ».

On pourrait ne jamais sortir de ce dédale d’objets et de pensées qui se chevauchent et se nourrissent les uns les autres, on pourrait continuer à se percher dans les nues jusqu’à en oublier le dehors qui n’est qu’« une arène d’instincts ». D’autant qu’en cheminant dans la chambre, on tombe fatalement sur la bibliothèque, tous ces livres qu’on connaît comme des frères, tous ceux qu’on n’a jamais ouverts, la fuite encore : « Je n’en finirais pas si je voulais décrire la millième partie des événements singuliers qui m’arrivent lorsque je voyage près de ma bibliothèque… ».

Le périple semble infini. Et confortable, puisque accompli dans le moelleux d’une robe de chambre si enveloppante qu’elle fait ressembler « à la statue de Vishnou sans pieds et sans mains ». Il y a une fin cependant. Au bout de quarante-deux jours, dans le cas de Xavier de Maistre, le confinement cesse aussi brutalement qu’il a commencé. Il s’en désole autant qu’il s’en réjouit : « C’est aujourd’hui donc que je suis libre ou plutôt que je vais rentrer dans les fers. Le joug des affaires va à nouveau peser sur moi ».

Pas sûr que notre époque épouse pareilles pensées…


Laurent Rigoulet. Télérama. 01/04/2020