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… derrière les mots peuvent se cacher des maux bien plus terribles, réveillant de sombres souvenirs.

Les lois et décrets d’urgences dans ces périodes de guerres sont alarmants, bien qu’édictés aujourd’hui dans un registre différents, mais tout autant inquiétant que l’épidémie. Dans toutes guerres il y a des décès, toujours des miliciens et délateurs carpettes … mais aussi des résistants qui œuvrent pour un avenir meilleur, la paix revenue … L’histoire, rien que l’histoire. MC

C’est « la guerre », mais Vichy n’est pas prête à repartir comme en 40

Macron et ses accents bravaches nous répétant que « c’est la guerre », des masques qui s’achètent au marché noir, des laissez-passer… Puisque « c’est la guerre », pourquoi ne pas filer à Vichy, voir si le siège de l’État français en 1940 pourrait reprendre du service, histoire de sauver la France?

Munie de mon Ausweis moderne, l’attestation de déplacement dérogatoire, d’un masque, de lunettes de vue et de gants, je débarque à Vichy, ville du centre de la France, en Auvergne.

Habituellement, l’office du tourisme de cette cité thermale propose une « visite des lieux historiques de Vichy, capitale de l’État français, 40-44 ». Mais, en cette période, l’office est fermé, tout comme le restaurant étoilé, le casino (habituellement très fréquenté) ou les boutiques de pastilles Vichy, autre spécialité locale.

Vichy, en mars 2020, est comme partout ou presque une ville fantôme. Les rares êtres vivants rencontrés dans les parcs sont des chiens, des corneilles aux croassements sinistres et quelques personnes âgées. Un échantillon finalement assez représentatif de la sociologie de la ville.

Une écharpe autour du nez, une première sondée accepte de répondre à la journaliste « de Paris ». Elle s’appelle Marie-Pierre et revient de la pharmacie où elle est allée chercher des médicaments pour sa mère.

  • « Pensez-vous que le gouvernement devrait venir s’installer à Vichy pour marquer les esprits, puisque nous sommes en guerre ?»

Ma question tout en finesse la cueille. Pas certaine d’avoir compris, elle précise :

  • « Je suis malentendante. »

Pour respecter la « distanciation sociale », je répète en haussant le ton et en en rajoutant une couche :

  • « Pensez-vous que ça pourrait être un symbole fort pour les Français? »

La réponse fuse :

  • « Oui, c’est possible. Oui, ça serait un signal fort. » Mais(en même temps) « pour quoi faire ? » s’interroge-t-elle aussitôt. Les temps ont changé, « il n’y a pas assez d’hébergements ici, les hôtels sont fermés ou sont devenus des résidences privées », explique la retraitée, qui pense que, tout bien pesé, autant que le gouvernement reste là où il est.

Des habitants sans occupation

Non loin de l’immense façade de l’hôtel Aletti, un palace au charme suranné qui a accueilli durant les années noires une partie de l’administration vichyste, on croise un digne vieillard, canne à la main pour sa petite promenade.

Même question, mais pas même réaction :

  • « C’est un gag, votre truc, c’est une plaisanterie ?!Il n’y a aucune raison que le gouvernement quitte Paris, enfin ! » lance-t-il courroucé, avant de partir dans une longue tirade qui peut se résumer en un « foutez la paix aux Vichyssois avec ça! ». « Les gens vivent très mal ces allusions. C’est le Parlement qui a donné les pleins pouvoirs à Pétain, pas les Vichyssois ! » poursuit Jacques, journaliste à la retraite.
  • « Moi, je suis originaire d’Orléans, comme Jean Zay, qui était juif et a été assassiné par la Milice tout près de Vichy, et j’ai travaillé à Chartres, ville où le grand résistant Jean Moulin a été préfet », détaille-t-il pour bien faire comprendre à la Pimprenelle qu’il a en face de lui qu’il n’a rien d’un collabo, et que cette question est limite insultante, et surtout complètement con.
  • « Je comprends l’exaspération de la population. Les habitants sont stigmatisés, c’est insupportable. » Surtout que ça perdure depuis plus de soixante-dix ans.

Cette métonymie qui fait de Vichy le symbole de la collaboration a d’ailleurs le chic de mettre les nerfs en pelote à Frédéric Aguilera, l’actuel maire. L’élu ne cesse de faire la chasse aux articles de presse qui reviennent trop pesamment sur l’histoire contemporaine de la ville.

Un peu plus loin, Marius, ancien plombier, pousse son vélo après avoir retiré de l’argent au distributeur. Le retraité (encore un!) répond à mon iconoclaste question en focalisant sur ses angoisses personnelles :

  • « Pourquoi la police n’est pas dans les rues ? Moi, j’ai mon laissez-passer dans la poche, mais ce gosse, là, qui fait du vélo, il n’a rien, c’est sûr. En venant, j’en ai vu jouer au foot. Faut les arrêter. Il faudrait qu’il y ait la police, au moins la municipale », dit celui qui, en temps de vraie guerre, pourrait être soupçonné de balancer son voisin.

Ces rues désertes, ces laissez-passer, ça ne lui rappelle pas la Seconde Guerre mondiale?

  • « Eh, oh! j’avais 10 ou 12 ans seulement, mais c’est vrai qu’il y avait une meilleure ambiance pendant la guerre. Il y avait du monde dans la rue, au moins. »

Et même Maurice Chevalier, qui faisait carton plein à l’Opéra de Vichy en chantant des tubes de son répertoire, comme « Dans la vie faut pas s’en faire » ou « Ça fait d’excellents Français ».

Cette divagation dans les rues finit par nous mener près des rives de l’Allier. Dans les petites rues transversales, Isabelle, la quarantaine alerte et élégante, promène son chien de race westie, seul compagnon à partager son appartement.

  • « Quelques jours de confinement, et la ville est magnifique », constate-t-elle tout en déplorant de ne plus pouvoir s’occuper des personnes âgées que, dans son métier, elle aide au quotidien.

Je lui fais part de cette rumeur qui agiterait les réseaux sociaux : l’arrivée de Macron et du gouvernement à Vichy en ces temps de guerre.

  • « C’est ridicule. Il n’y a aucun intérêt à venir ici. Qu’ils travaillent à sauver les PME, les gens, mais qu’il soit question de déménager, on s’en fout complètement ! »

Pour elle, la mondialisation, la crise des hôpitaux, qui existait bien avant la pandémie, l’absence de solidarité entre les personnes, le tout-technologique et le trop peu d’humanité sont autant de signes qu’une catastrophe nous pendait au nez.

  • «Regardez les caissières. On voulait les remplacer par des caisses automatiques et maintenant ce sont des héroïnes », lance la dernière Vichyssoise aperçue ce jour-là.

Une habitante qu’on ne pourra pas qualifier de collaboratrice au néolibéralisme.


Natacha Devanda – Charlie Hebdo – 25/03/2020