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Manifestement, le gouvernement français a du mal à tirer quelques leçons de la crise de 2008, dès qu’il s’agit du capital.

Alors que le gouvernement américain prévoit expressément que les entreprises qui procèdent à des rachats d’actions et distribuent des bonus seront exclues du plan de relance de 2.000 milliards de dollars qu’il s’apprête à lancer, que le gouvernement allemand demande à tous les groupes de renoncer à leurs dividendes et à leurs bonus, que le gouvernement suédois a interdit à ses banques de verser le moindre dividende cette année afin de préserver leur trésorerie, le gouvernement français se tait. Il ne demande rien.

Aucune contrepartie, aucune conditionnalité n’est imposée aux entreprises qui vont demander la garantie de l’État sur leurs prêts, dans le cadre du plan d’aide de 300 milliards d’euros qu’il a annoncé le 24 mars. Même pas sur les dividendes. « Je demande à toutes les entreprises, notamment les plus grandes, de faire preuve de la plus grande modération sur le versement des dividendes. C’est un moment où tout l’argent doit être employé pour faire tourner les entreprises », s’est contenté d’avancer prudemment le ministre des finances, Bruno Le Maire, laissant à tous les groupes la liberté d’agir. Car l’État, selon la doctrine du gouvernement, ne saurait rien exiger des entreprises, ne peut s’immiscer dans leur gestion. […]

Demander aux actionnaires de renoncer à leurs dividendes ?

L’argument semble inaudible au sein du gouvernement. « Les entreprises doivent payer leurs fournisseurs. Et les actionnaires sont des fournisseurs de capitaux », a expliqué un membre de la direction du Trésor lors de la conférence présentant le 24 mars le plan de soutien de l’État aux entreprises. Cette réflexion illustre à elle seule la fausseté intellectuelle qui règne au sein de l’appareil de l’État, visant à faire passer un actionnaire du statut de propriétaire acceptant des risques et des aléas à celui de créancier en vue d’imposer un principe non négociable, selon le dogme : le dividende est non négociable dans une entreprise, c’est un dû. […]

Pour quelques grands groupes, la position est déjà tranchée : les dividendes seront maintenus, quoi qu’il arrive. Lundi, le groupe Total a versé le dernier acompte sur ses dividendes pour l’année 2019. « Nous avions déjà versé les trois quarts auparavant. Nous n’avions aucune marge de manœuvre », explique une porte-parole du groupe pétrolier. Touché par un cours du baril qui frôle désormais les 20 dollars – bien loin du cours des 50 dollars sur lequel le groupe a bâti tous ses plans de financement –, Total a annoncé en même temps qu’il renonçait à sa politique de rachat d’actions qu’il mène avec assiduité depuis des années. Mais il n’en est pas à parler de réviser sa politique de distribution, qui fait partie du socle de sa stratégie depuis des années.

Se sentant lui aussi hors d’atteinte, L’Oréal a répété qu’il maintenait ses dividendes, tout comme Vinci. Donnant le ton pour tout le monde bancaire, le directeur général de la Société générale, Frédéric Oudéa, par ailleurs président de la Fédération bancaire française, a répété que sa banque ne faillirait pas à ses traditions, respectées même au moment de l’affaire Kerviel : elle versera bien des dividendes cette année. « La moindre des choses, ce serait d’interdire aux banques de verser des dividendes et des bonus et de leur demander de réinjecter ces sommes dans leur capital. C’est cela qui serait raisonnable », relève Aurore Lalucq. La fédération bancaire européenne, présidée par Jean-Pierre Mustier, PDG d’Unicredit et ancien rival de Frédéric Oudéa, ne dit pas autre chose. Après discussion avec le régulateur bancaire européen, elle demande aux banques européennes de ne pas distribuer de dividende ni de procéder à des rachats d’actions. […]

Pour justifier leur politique, les grands groupes avancent l’excuse des fonds de pension et des assureurs, qui doivent eux aussi « assurer le versement de retraite et de rente à leurs clients », la nécessité de maintenir un actionnariat stable, la crainte des OPA. Un argument sans valeur, selon Colette Neuville. « Je me suis longtemps battue contre tous les dispositifs de protection dans les sociétés. Mais en dehors des nationalisations, l’État a tous les moyens [décision de conformité de l’AMF, golden share, droit d’agrément] pour protéger les secteurs stratégiques, s’il le veut. » […]


Martine Orange. Médiapart. Titre original : « le gouvernement exonère les actionnaires de toute solidarité ». Source (extrait)