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Et si les chauves-souris … ou comment le monde sauvage se rappel à nous humains !

Elles sont quand même incroyables, les chauves-souris.

On n’en voit quasiment jamais, du moins dans les pays occidentaux, ou alors très furtivement les soirs d’été, et à cause d’elles, la planète entière est en train de suffoquer. Les scientifiques ne savent pas encore exactement comment le Covid-19 est arrivé jusqu’à nous (est-ce un Chinois qui a bouffé un chiroptère, un pangolin, ou un autre animal infecté ?), mais ce qui est sûr, c’est que le coronavirus vient initialement des chauves-souris.

À leur décharge, ce ne sont pas les seuls animaux porteurs de virus. «Quasiment toutes les maladies infectieuses viennent des animaux, et tous les animaux ont des virus dans leur corps, aussi bien les rats que les oiseaux ou les chiens », rappelle Éric Leroy, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et membre de l’Académie nationale de médecine.

Nous aussi, humains, nous hébergeons des tas de virus qui ne nous rendent pas malades. C’est parce que, au fil de l’évolution, il y a une coadaptation entre le virus et son hôte qui mène l’un et l’autre à cohabiter paisiblement. Tout va donc très bien… jusqu’à ce que le virus passe de l’animal à l’humain. Il mute alors, prend ses aises, et s’épanouit sur le dos de notre santé. Un tel scénario est possible avec les virus de tous les animaux.

Sauf que ceux de la chauve-souris remportent la palme des emmerdements. En plus des coronavirus – « 31 % des virus hébergés par les chauves-souris sont des coronavirus », précise Aude Lalis, spécialiste des chiroptères au Muséum national d’histoire naturelle de Paris -, cet animal abrite une armada d’autres virus : rage, Ebola, MERS, Marburg, Nipah… Et aussi toute une famille de virus appelés « paramyxovirus ». Ces derniers sont responsables de nombreuses maladies très familières, comme les oreillons, la grippe, les encéphalites… Et même la rougeole. Oui, la fameuse rougeole, qui a tué tant d’enfants et continue à provoquer des hécatombes chaque année dans les pays du Sud, provient, elle aussi, des chauves-souris. Ces paramyxovirus sont également responsables de nombreuses infections respiratoires très meurtrières, comme le rappelle un communiqué de l’IRD : « Les pneumonies, principalement dues à plusieurs paramyxovirus, représentent la première cause de mortalité des enfants de moins de 5 ans dans le monde. » Selon l’OMS, ces maladies tuent 1,4 million d’enfants chaque année, essentiellement en Asie et en Afrique subsaharienne, ce qui dépasse le bilan du sida, du paludisme et de la rougeole réunis. Les chauves-souris ne sont donc pas les seuls animaux porteurs de virus, mais les leurs sont, et de loin, les plus fatals pour l’espèce humaine.

Alors, qu’ont-elles donc de si particulier, ces petites bêtes pourtant si paisibles et si sympathiques (oui, oui)? Eh bien, d’abord, leur diversité virale, nous explique Éric Leroy : « Les chauves-souris hébergent une plus grande diversité de virus que d’autres espèces animales. Chaque virus s’adapte à telle ou telle espèce. Or les chauves-souris sont caractérisées par une grande diversité, à la fois génétique, biologique et physiologique. Certaines sont frugivores, d’autres mangent des insectes, d’autres se nourrissent du sang de gros mammifères… L’ordre des chiroptères est le plus diversifié, après celui des rongeurs. Toutes ces caractéristiques expliquent cette si grande diversité de virus hébergés par ces animaux. »

En outre, les chauves-souris ont un système immunitaire très performant, ce qui les rend résistantes à tous ces virus. Leur mode de vie contribue aussi à la bonne santé de ces derniers : elles vivent en colonies de plusieurs milliers d’individus, dans une grande promiscuité, qui accroît forcément la propagation des virus. À cela, ajoutez le fait qu’elles volent, ce qui leur permet potentiellement d’infecter de larges territoires… Enfin, ce sont des mammifères, comme nous, et cette proximité génétique -plus grande qu’avec d’autres espèces, comme les oiseaux, entre autres – facilite le passage de leurs virus à l’homme.

À ce propos, le passage peut se faire de plusieurs façons. Par morsure, même si ce n’est pas le plus fréquent. Excluons, sauf cas de zoophilie extrême, les relations sexuelles humain-chiroptère. On peut aussi attraper leurs virus par simple inhalation, en respirant l’air d’une grotte habitée par des chauves-souris. Il est plus fréquent de manger des fruits contaminés par leur salive. Ou carrément, directement l’animal lui-même. Ce n’est pas dans les coutumes occidentales, et on pourrait croire qu’il n’y a pas grand-chose à grignoter dans ces animaux, mais Éric Leroy nous détrompe : « Une chauve-souris peut être grosse çomme un chat, et en Afrique ou en Chine, on les mange de plusieurs façons, en soupe, frites ou fumées. »

La contamination peut également se faire par l’intermédiaire d’autres espèces, elles-mêmes contaminées par des chauves-souris : civettes pour le sras, singes pour Ebola et Marburg, cochons pour le virus Nipah, dromadaires pour le MERS… « Pour le coronavirus, on a parlé du pangolin, mais rien n’est prouvé à ce sujet», tient à souligner Éric Leroy.

  • Tiens d’ailleurs, quid des chauves-souris de chez nous?
  • Peuvent-elles aussi nous apporter des virus?

En théorie, oui. Mais si le risque vient surtout des régions tropicales, « c’est parce que ces régions sont bien plus riches en biodiversité », poursuit le chercheur. Et surtout, les peuples occidentaux ont, par tradition, moins de contact avec ces animaux : ils ne les chassent pas et ne les vendent pas sur les marchés.

Partant de ce constat, a priori accablant pour les chauves-souris, quelle serait la solution pour se protéger de leurs virus? Il serait absurde de prôner leur éradication : elles jouent un rôle essentiel dans l’écosystème

et, de surcroît, un grand nombre d’entre elles sont déjà menacées par la disparition de leur habitat. La mauvaise réputation, voire la crainte, dont elles font l’objet est tout aussi ridicule.

Non, la meilleure solution serait, au contraire, de protéger davantage les chauves-souris : de stopper la déforestation, de lancer de vastes campagnes contre la nourriture dite «de brousse» et d’interdire le commerce d’animaux sauvages (on peut encore l’admettre dans des régions reculées d’Afrique où cette alimentation est indispensable, mais pas dans des grandes métropoles chinoises). On aurait ainsi moins de contacts avec les chiroptères, et donc avec leurs virus. Plus généralement, la solution serait de laisser le monde sauvage là où il est. La pandémie de Covid-19 prouve une chose : ne pas respecter la biodiversité, c’est mettre en péril notre santé.


Antonio Fischetti. Charlie hebdo. 25/03/2020.