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Préambule : chacune, chacun aura sa lecture de l’interview de cette anthropologue, peut-être aura-t-elle (aura-t-il) l’impression de lire une thèse complotiste. N’étant nullement scientifique, ni anthropologue, l’administrateur se gardera bien de formuler un propos quelconque. Nous vous en faisant la remarque à chaque fois, autant connaître thèse et antithèse d’un événement pour se forger une opinion. MC

« Le caractère cyclique des pandémies […] a conduit les experts à penser qu’une nouvelle pandémie était imminente et qu’elle tuerait des millions de personnes. La question, selon les autorités globales, n’est pas de savoir quand et où la pandémie commencera, mais si nous sommes prêts à affronter ses conséquences catastrophiques. La pandémie bouleverse la vie sociale non seulement parce qu’elle tue des individus en série mais aussi parce que la contagion entraîne la panique et la méfiance. »

Ainsi débute le nouveau livre de l’anthropologue Frédéric Keck, Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, un texte prémonitoire, écrit entre 2014 et 2016, qui paraîtra à la fin du confinement.

Ce n’est finalement pas la grippe aviaire qui s’est présentée à nous, mais le coronavirus Covid-19, un pathogène de type Sras transmis par une chauve-souris.

Traversée des barrières entre espèces animales, traversée des frontières entre États, le virus ne connaît pas de limites, lui qui est passé, en quelques semaines seulement, de l’échelle microscopique à l’échelle planétaire. Au point de gripper les rouages de notre monde, d’abord secoué puis mis à l’arrêt, hébété, par cette crise globale et globalisée, sanitaire, économique, politique, humaine.

[…] … Frédéric Keck, qui dirige le Laboratoire d’anthropologie sociale  […], nous dévoile les enjeux de cette jeune pandémie, qui a pourtant déjà tout d’un fait social total. Si celle-ci était prévue, les États-Unis s’y préparant depuis la fin de la guerre froide, comme l’explique le chercheur, elle a eu sur nos vies et la marche de nos sociétés l’effet d’une extraordinaire déflagration et d’un saut brutal dans l’inconnu. Comme si nous étions face à un nouveau monde.

  • Comment analysez-vous la dernière séquence?

Confinement, fermeture des frontières, état d’urgence, exode, nationalisation des entreprises : après des semaines de temporisation ou d’incrédulité, le monde entier s’est lancé dans une guerre massive contre le coronavirus. «Nous sommes en guerre», a répété Emmanuel Macron, en appelant à « l’union sacrée », évoquant à la fois Georges Clemenceau pour la mobilisation et Jean Jaurès pour la solidarité. «L’ennemi est là, invisible et qui progresse. » C’est la première fois que les Français sont appelés à se battre, non contre une armée réelle sur une ligne de front, mais contre une armée virtuelle en restant chez eux. Dans l’univers familial, amical et professionnel, on se sépare avec une anxiété palpable, sans vraiment savoir quand on se reverra; c’est l’adieu aux armes. Les véritables héros dans cette guerre, c’est le personnel hospitalier.

  • Peur de contaminer ou d’être contaminé: la contagion s’est-elle installée au coeur du rapport social?

Si le «virus» relève de l’imaginaire du poison, qui engendre peur et dégoût, son mode de propagation suscite encore plus de fascination et d’inquiétude. […] …en soi, un virus est neutre : il n’a aucune intention de nuire aux organismes qui l’accueillent. Il ne veut rien, si ce n’est se répliquer. Mais comme il n’a pas les moyens de le faire par lui-même, il doit pour cela envahir des cellules. […].

  • En quel sens?

[…] Tout comportement social est en effet un comportement risqué, comme l’a bien montré le sociologue américain Erving Goffinan. Demander à quelqu’un: « Bonjour, ça va ? », c’est prendre le risque qu’il me réponde: « Ferme ta gueule». Et commercer, c’est prendre le risque de donner quelque chose qui a de la valeur pour moi et recevoir en retour quelque chose qui a moins de valeur, voire qui me nuit. Aujourd’hui, les distances sociales recommandées, ainsi que les gestes barrières, montrent qu’autrui est une menace potentielle, un vecteur de transmission du virus ennemi.

Venu de Chine, vu comme une invasion, le coronavirus a d’abord suscité de nombreuses réactions de rejet de l’autre et de racisme anti-asiatique (c’était déjà le cas avec les accusations contre les Juifs pour la peste ou les Africains pour Ebola). À la différence de Donald Trump, qui parle d’un « virus étranger », « chinois », Emmanuel Macron, en mettant en garde contre l’écueil du repli nationaliste, a bien formulé que le Covid-19 n’avait pas de passeport.

  • Seraitce le virus de la mondialisation?

Toutes les épidémies sont liées aux grandes phases de la mondialisation, à l’accélération et à la multiplication des échanges.

La grande peste de 1350, qui a tué un tiers des Européens, s’explique par le fait qu’il y avait d’importants mouvements de personnes et de marchandises durant les foires à la fin du Moyen Âge. […]  

La grippe espagnole de 1918, c’est le moment où les armées américaines arrivent sur le territoire européen avec un virus qui se propage d’ouest en est, jusqu’en Inde et en Chine, et au sud vers l’Afrique, en tuant probablement cinquante millions de personnes. Ce n’est donc pas ce coronavirus-là qui est « la » maladie de la mondialisation.

Il faut plutôt comprendre en quoi la phase du capitalisme mondialisé que nous traversons transforme notre perception et notre gestion du risque épidémique.

  • Que voulezvous dire?

En tant qu’anthropologue, je cherche à comprendre comment cette mutation virale microscopique est devenue une catastrophe politique, sociale, économique à une échelle planétaire. […] Comment est-on passé d’une chauve-souris qui infecte un homme par l’intermédiaire d’un animal d’élevage, peut-être un pangolin, vendu sur un marché chinois, à la panique généralisée et au déraillement de l’économie mondiale? […]

[…]

  • Comment la Chine s’estelle jusquelà préparée?

Par le renforcement des hôpitaux, le stockage de masques, de vaccins, d’antiviraux, et la mise en place de sentinelles (des dispositifs de détection des signaux d’alerte précoces, notamment sur les animaux). Et par l’investissement dans la recherche microbiologique, bien sûr.

Le virus a émergé sur un marché aux animaux à Wuhan, ville industrielle de 13 millions d’habitants située au centre de la Chine, où a été inauguré en 2017, avec la collaboration de l’Académie des sciences française et l’expérience de l’Institut Pasteur, un laboratoire de biosécurité de niveau 4 permettant de manipuler des virus très dangereux comme le H5N1, Ebola ou le Sras.

  • Le poison et le remède possible se trouvaient donc au même endroit?

Cette coïncidence peut troubler et alimenter les thèses complotistes, en laissant penser que le nouveau coronavirus était fabriqué dans ce laboratoire ou qu’il s’en était échappé. Je dirais plutôt que c’est parce que le laboratoire était là, avec six cents chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan qui y ont accès aux meilleures biotechnologies, qu’on a pu rapidement, dès début janvier 2020, détecter le virus et repérer que sa séquence avait des ressemblances avec un virus proche du Sras circulant chez les chauves-souris. Il est plus compliqué de fabriquer un virus et de le diffuser dans la nature que de laisser celle-ci fabriquer ses propres virus de façon aléatoire.

Personne n’avait intérêt à la crise actuelle (sinon peut-être la nature elle-même, dont les microbiologistes, comme l’Américain d’origine française René Dubos, disent qu’elle « se venge » de nos mauvais traitements en nous envoyant de nouveaux virus).

  • Vous écriviez déjà dans Un monde grippé, paru en 2010, que la question n’est pas de savoir si l’épidémie allait arriver, mais si nous étions préparés…

La question de la préparation à la prochaine pandémie se pose en fait depuis trente ans, et il faut en comprendre la généalogie. La lutte contre les maladies infectieuses émergentes (qu’elles soient naturelles comme les épidémies ou intentionnelles comme les attaques bioterroristes) est un discours post-guerre froide: c’est le récit d’une nouvelle guerre, initié par les États-Unis. Après avoir pensé qu’ils avaient gagné la guerre froide contre l’ennemi soviétique, les Américains se sont rendu compte que certains biologistes russes allaient vendre leur savoir bactériologique, qui était d’un très haut niveau, à ceux que l’on appelait alors les États voyous.

Le gouvernement de Bill Clinton a ainsi cru que la prochaine attaque serait bioterroriste, et a transféré les techniques de préparation à la guerre nucléaire vers ce qu’il a appelé la « menace générique », qui comprend à la fois les attentats terroristes, les épidémies, les ouragans, les tremblements de terre… Un tel scénario a été confirmé par l’épisode des « lettres à l’anthrax », à la suite des attaques du 11 septembre 2001.

  • Que s’est-il passé ensuite?

Ce scénario de la « biosécurité », que j’ai analysé avec des collègues américains, s’est transformé en Asie avec la crise du Sras. Celle-ci a été vécue comme un autre 11 Septembre, en donnant réalité à ce qu’avaient prévu des virologues australiens depuis les années 1960 : que la prochaine pandémie viendrait du sud de la Chine, du fait des transformations écologiques de cette région du monde. L’augmentation du nombre de volailles (on parle de treize millions en 1968, treize milliards en 1997), la déforestation qui amène les chauves-souris plus près des habitats urbains, etc.

On entend aujourd’hui dire qu’on est en guerre, mais on n’est en fait jamais sortis de la guerre; simplement la guerre a changé de mode d’organisation après la guerre froide. Jusque-là, cette nouvelle guerre, on ne la voyait pas, on ne la sentait pas, car la catastrophe était invisible et lointaine.

[…]

  • Qu’est-ce que cette pandémie révèle de notre relation aux animaux?

La grippe se transmet des volailles aux humains par l’intermédiaire des porcs. Il est donc possible d’abattre les animaux contagieux, domestiqués par l’homme. Or les chauves-souris sont des animaux sauvages, cachés dans des grottes, impossibles à tracer. Ce sont, dans nombre de pays, des espèces protégées qui rendent des services éco-systémiques en mangeant des insectes nuisibles. […]


Propos recueillis par Juliette Cerf – Télérama. 28 Mars–03Avril /2020 – N°3663