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Elle naquit dans un pays-archipel, au bord d’une mer bleue.

Elle avait une sœur jumelle.

Elle passa son enfance à chercher les avions volant au-dessus d’elle. Elle imaginait la silhouette d’un homme qu’elle voyait fort peu, qui savait traverser les mers, éviter les volcans, survoler les déserts. Elle pensait qu’un jour, peut-être, il atteindrait la Lune ou les autres planètes. Cet homme était son père. Il était aviateur. Il mourut en Chine pendant la guerre.

Elle grandit la tête en l’air. Ce fut pour elle autant une façon de rendre hommage au disparu que de se protéger du monde d’en bas, qui l’avait rendue orpheline. Elle allait le nez au vent non par insouciance, mais par dégoût. Pour échapper aux enfantements qui avaient présidé aux destructions. Parce que le rêve est en haut, et le cauchemar en bas.

Elle fut oiselière. Elle s’occupa de cerfs-volants. Elle étudia l’astronomie. Elle fit un peu de peinture avec un artiste venu d’Europe.

Elle rêvait d’aller en Amérique, pays des gratte-ciel, où sa sœur s’était installée après avoir épousé un aviateur. Ils habitaient au soixante-troisième étage, ce qui la faisait rêver.

Mais le pays-archipel entra en guerre et les frontières furent fermées. Elle resta là, bien obligée.

La guerre créa en elle une névrose née d’une contradiction simple : plus ceux qu’elle aimait mon­taient haut, plus les autres devaient descendre. Pour ne pas être rattrapés par le tir des canons au sol, les avions se perdaient très loin au-dessus des nuages, d’où ils lançaient des projectiles qui obligeaient ceux d’en bas à s’enterrer dans les caves.

Comme elle souffrait être retenue entre les pierres, elle sortait pendant les bombardements. Elle n’avait pas peur. Elle regardait sauter les maisons, exploser les usines, flamber les trottoirs. Elle pensait : « Vu d’en haut, ça doit être joli. Comme à Guernica. »

Sa sœur lui avait parlé de l’œuvre. Pas de la ville.

Sa soeur lui adressa une lettre qui ne fut jamais ouverte. C’était six mois après un matin terrible d’août, à 3 h 59. Elle écrivait : « Les avions que nous aimons tant permettent de faire la guerre sans risque. Un jour viendra où les bombes seront guidées par l’électricité. Elles toucheront les bâtiments et pas les hommes. J’espère que tu vas bien. C’est mon mari qui, en faisant si bien la guerre, a provoqué la paix. Il pilotait l’avion de 3 h 59. »

La lettre n’atteignit jamais sa destinataire. Les kilotonnes, ce matin-là, l’avaient précipitée sous terre. C’est-à-dire au ciel.


Texte Dan Fanck – « Un siècle d’amour » (Dessin d’Enki Bilal)