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Et c’est reparti pour un tour !

« Sauver les entreprises » ; « protéger l’emploi coûte que coûte »; « aider les PME »

Notre brave État pompier se précipite une fois de plus au chevet de ces chères entreprises, si bravaches par temps calme, mais qui chopent la pneumonie au premier rhume venu.

Cela ne vous rappelle rien ?

Si, 2008, évidemment. Certes, les deux crises sont très différentes. En 2008, les banques américaines avaient fait péter l’économie de l’intérieur, en prêtant n’importe comment à des ménages surendettés, ce qui les avait précipitées dans la faillite quand les endettés ne purent plus rembourser, d’où une giga-crise boursière, une méga-récession, et fissa une intervention des banques centrales et des États pour sauver tout ce beau petit monde.

Cette fois-ci, la crise vient de ce drôle de truc appelé « les humains ».

Elle sera moins forte, et moins longue. Mais on n’a pas soldé les comptes de la précédente. En 2008, la dette publique de la France représentait 70 % du PIB. Aujourd’hui, c’est 100 %. Pourquoi ?

D’un côté, l’État aide les banques, les entreprises et même (un tout petit peu) les chômeurs. De l’autre, l’activité économique est au ralenti depuis une décennie : l’État perçoit moins de taxes. Plus de dépenses et moins de recettes fiscales, c’est un État en déficit chaque année, et donc une dette qui gonfle, gonfle, gonfle.

Pourrait-on faire autrement ?

Ben oui. Savez-vous que l’an dernier, à elle seule, l’entreprise Total a donné plus de 8 milliards d’euros à ses actionnaires ? Huit milliards. Pour une seule entreprise. Je vous laisse comparer avec le montant des aides qui sont décidées ces jours-ci pour le pays entier, 6e puissance mondiale. Si on prend les 40 pires entreprises de France, elles ont refilé à leurs heureux actionnaires 60 milliards d’euros, rien qu’en 2019(1).

Mais demander à des entreprises d’être solidaires d’autres entreprises… Pardon ? Vous n’allez quand même pas demander aux grandes boîtes de venir en aide à leurs sous-traitants et fournisseurs qu’elles étranglent joyeusement à longueur d’année. Et puis, si elles embauchent des « avocats fiscalistes » qui leur évitent de financer les routes, les écoles et les hôpitaux utilisés quotidiennement par leurs salariés, ce n’est pas pour cracher au bassinet dès que la conjoncture se retourne.

La dette publique est partout. Savez-vous que c’est elle qui explique la récente baisse des retraites ? En effet, pour les auto-proclamées élites économiques, le montant futur des retraites est une « dette », qui vient s’ajouter à la dette publique.

Sur le strict plan économique, c’est parfaitement aberrant, et même tout simplement faux. Mais ce tour de passe-passe permet de terroriser les analphabètes qui nous gouvernent en leur montrant des courbes de « dette » qui montent jusqu’au ciel.

Les lecteurs de Charlie le savent : la dette publique n’est pas un problème, mais alors pas du tout (2). Mais Édouard Philippe n’a jamais le temps de lire Charlie.

Alors, au nom de quoi laisse-t-il crever les hôpitaux, les pompiers, l’école, la recherche ?

La dette, la dette, la dette !

Avec la magnifique crise du moment, la dette publique va encore augmenter. Édouard n’aura alors plus le choix : il va devoir massacrer encore un peu plus les services publics.


Jacques Littauer. Charlie hebdo. 18/03/2020.


  1. « Les dividendes du CAC 40 ont fortement augmenté en 2019 », de Jean-Michel Bezat (Le Monde, 9 janvier 2020).
  2. Voir « La dette publique, c’est fantastique » (Charlie n° 1394, 10 avril 2019).