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L’heure est grave.

Quand le président de la République et le Premier ministre s’adressent dans la même semaine en direct aux Français, c’est qu’il y a gravité dans le pâté. Gravité, c’est le virus; le pâté, c’est la France.

Il y a une expression prononcée par le Premier ministre qui fait froid dans le dos : « non indispensable ». Il y aurait donc dans nos sociétés modernes des activités, des lieux, des événements, des choses « non indispensables ».

C’est peut-être le scoop de la semaine. Il aura fallu une crise sanitaire mondiale pour que, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les politiques s’asseyent autour d’une table et se posent la question de savoir ce qui est superflu dans notre existence.

Le résultat est assez flippant : le Louvre n’est pas indispensable puisqu’il a été fermé, mais aussi les théâtres, les écoles, les collèges, les lycées, le foot, les sport en général et le Salon du livre, le Festival de Cannes, ainsi que tous les concerts annulés.

Seules les élections municipales ont été maintenues car, dans le cas contraire, on aurait pu penser que l’expression de la souveraineté nationale était elle aussi « non indispensable ». Ce qui aurait fait un peu désordre.

Pour survivre, il faut au moins voter, manger et defequer, comme l’ont déjà compris quelques Australiens qui se sont battus dans un supermarché pour acheter des rouleaux de PQ. C’est dans les périodes de crise qu’on prend conscience de ce qui est vital et de ce qui ne l’est pas.

Cette panique chez les Français et leurs dirigeants nous fait entrevoir des choix cruels. On m’a raconté qu’un spécialiste des maladies pulmonaires a été sommé de mettre son matériel respiratoire en priorité au service des malades infectés par le célèbre virus. Ses patients, qui venaient une fois par semaine pour être traités grâce à ce matériel si précieux, devront aller se faire soigner ailleurs et se débrouiller (quitte à claquer) pour sauver leurs compatriotes touchés par le virus qui fait trembler le monde.

Comme dans une guerre, on déshabille une partie du front pour renforcer une autre partie jugée plus importante. Car c’est la guerre.

Jeudi, le président Macron a parlé dans le poste comme Clemenceau au Petit Parisien en 1917. La patrie est en danger, et j’attends de vous des sacrifices pour défendre le territoire national contre les Boches, euh, non, le coronavirus.

Quand la crise sera passée et que chacun de nous aura repris ses esprits, nous prendrons peut-être conscience de ce que nous avons fait et dit pendant cette période trouble. Et peut-être n’en serons-nous pas très fiers.

Pas fiers d’avoir dans un coin de notre tête imaginé ce qu’il faudrait sacrifier pour sauver sa peau.

  • Qui devra être débranché pour qu’on me sauve, moi?
  • Quel patriote acceptera de se dévouer pour en sauver dix autres?

En quelques jours, nous avons déjà renoncé à la culture, aux pièces de théâtre, au cinéma, aux festivals, car c’est toujours la culture qu’on balance par-dessus bord quand il faut sauver l’embarcation qui prend l’eau. Même si on peut comprendre ces mesures restrictives certainement indispensables, on se dit quand même que c’est un signe, un avant-goût de ce qui arriverait si un danger encore plus mortel nous menaçait tous.

Ce jour-là, qui saura juger ceux qui seront indispensables et ceux « non indispensables », quand il faudra commencer à désigner celui qui sera mangé par tous les autres sur ce grand radeau de la Méduse que sera devenue la France?


RISS – Charlie hebdo. 18/03/2020