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Avec ce confinement, il faut bien s’occuper et comme activité pourquoi ne pas entreprendre une tâche laissée depuis longtemps de coté : le rangement de centaines de livres lus à toutes les époques de sa vie. Ça réserve des surprises… je vous laisse … n’ont pas dégusté, le mot serait impropre, juste imaginer et rire un moment. MC

LA FEMME FAKIR

Mon ami Evaristo Ramos, qui s’appelle sur scène Docteur Carruthers, a commencé par avaler des clous dans un théâtre miteux de banlieue et il est à présent le plus célèbre fakir de toute l’Europe, une étoile au ciel fané des variétés. Mon ami Evaristo Ramos, sur scène Docteur Carruthers, est de Soria ; mais il a emprunté un accent étranger, austro-hongrois, ou quelque chose comme ça, pour se donner de l’importance. Evaristo est un homme de triste mine, sec comme une trique, un homme d’habitudes, très rangé, qui se métamorphose aussitôt entré en scène.

S’il se nourrit d’épinards dans le privé, il avale sur les planches du sable, des lames de rasoir, et même des ampoules (filament de wolframite inclus) ; si, en privé, il dort sur un matelas de laine, en public il se couche sur des planches à clous et des lits de braises. Cette schizophrénie entre vie vécue et vie jouée, ou, si l’on préfère, entre réalité et représentation, a fini par provoquer des brouilles conjugales. La femme de mon ami Evaristo Ramos est végétarienne et n’apprécie pas les matelas inconfortables ; c’est une honnête femme, travailleuse, soporifique, qui n’a rien d’une femme fakir.

Pendant des années, Evaristo (mais je ferais mieux de l’appeler Docteur Carruthers quand je parle de l’artiste) a essayé de faire équipe avec elle, de lui attribuer un rôle d’acolyte ou d’assistante. Mais il n’a jamais voulu qu’elle participe activement au spectacle. Cette restriction n’a rien valu à sa carrière, vu ce que le public demandait à la femme fakir : de se brûler la toison pubienne ou de se plonger des cimeterres dans le vagin. Ces exigences, en sus d’être malintentionnées, demeuraient insatisfaites et, par voie de conséquence, soulevaient des huées et semaient la désertion dans les rangs du public.

Voyant que l’affaire lui filait entre les doigts, Docteur Carruthers a réservé son épouse pour les douceurs du foyer et a cherché dans les agences et par petites annonces une femme fakir nantie de bonnes références.

Il a fini par la trouver : c’était une jeune hindoue d’une souplesse et d’une beauté tribales et félines presque insoutenables. C’est alors que mon ami Evaristo (je veux dire Docteur Carruthers) a mis à profit la provenance de sa partenaire en ajoutant à ses costumes de scène des turbans, des babouches et des tissus à pois.

De son côté, la femme fakir s’est exhibée à demi nue, avec des balconnets pointus pour le haut, des culottes de laiton et des cilices pour le bas, apportant ainsi au spectacle la touche d’exotisme et la part active que réclamait le public.

Curieusement, la femme fakir n’a jamais dû se brûler les poils du pubis, ni s’introduire des cimeterres dans le vagin, ni s’infliger des mutilations plus ou moins triviales. Evaristo (je veux dire Docteur Carruthers), de son côté, n’a plus eu à mâcher de verre ni à se percer la langue avec des alènes.

Tous deux se contentent de forniquer (l’un avec l’autre, s’entend) devant un public ébahi, houleux ou enthousiaste.

La femme fakir exhibe une malformation, qui est peut-être congénitale ou alors le résultat d’implants chirurgicaux : un vagin denté, un con aux crocs très pointus sur lequel se braquent les projecteurs, un instant avant qu’il engloutisse le membre d’Evaristo.

La pratique de ce spectacle procure a mon ami, de graves problèmes conjugaux. Il rentre chez lui le prépuce en lambeaux, et son épouse en a par-dessus la tête de réparer les dégâts que produit le con de la femme fakir, en qui elle a trouvé sa rivale.

Elle ne va pas tarder à demander le divorce, j’en ai peur.


Juan Manuel de Prada – Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli