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Dans la série : il faut tout étudier … « Il faut cesser d’être passif face au capitalisme globalisé ». Après chacun est libre de ses pensées. MC

  • Le Monde : Pourquoi les mécanismes qui étaient hier à l’origine d’avancées sociales sont aujourd’hui enrayés ?

Anton Brender : On a trop longtemps oublié que les progrès observés dans les sociétés occidentales depuis que le capitalisme y a pris son essor ne peuvent être attribués au capitalisme laissé à lui-même. Au contraire, on les doit aux contraintes et aux régulations que nos sociétés lui ont peu à peu imposées : le capitalisme est devenu un moteur du progrès social parce que, loin de le laisser faire, nos sociétés se sont opposées à lui. Ce faisant, elles l’ont forcé à aller dans une direction qu’il n’aurait jamais empruntée de lui-même.

Le profit est en effet la seule boussole du capitalisme. Elle le conduit à accumuler toujours plus de capital et le pousse à acheter le moins cher possible le travail dont il a besoin pour valoriser ce capital. Elle le mène ainsi vers un problème : comment valoriser un capital qui ne cesserait de croître? En s’opposant à lui, nos sociétés ont aidé le capitalisme à trouver la solution. Les luttes sociales et les combats politiques qui ont poussé à l’augmentation des salaires et à la réduction du temps du travail ont permis à la consommation de progresser et ont permis une croissance continue de la demande.

Cette évolution a été lente et heurtée. Elle a abouti à un moment très particulier où, plein-emploi aidant, salaires et productivité ont été en hausse constante et la croissance économique, soutenue et presque régulière. Ces quelques décennies (on parle en France de la période des «trente glorieuses ») ont été marquées par l’avènement de la « société de consommation » et, avec elle, de la consommation de masse. Le progrès social qui l’a accompagnée est difficile à nier. Le confort de la vie quotidienne s’est accru, non plus seule­ment pour une minorité, mais bien pour la grande majorité de la population. En même temps, des ressources toujours plus importantes ont pu être consacrées au développement d’infras­tructures sociales (les systèmes de santé et d’éducation, les systèmes de retraite et de protection sociale…) qui, là aussi, ont amélioré les conditions de vie non plus seulement d’une minorité, mais bien de tous.

Si l’on peut aujourd’hui parler d’une panne du progrès social, c’est que cette progression est de moins en moins partagée : non seulement les inégalités se sont accrues, mais ceux qui sont au bas de l’échelle ont vu, depuis plusieurs décennies parfois, leur pouvoir d’achat stagner en même temps que la qualité des infrastructures sociales à leur disposition se dégradait.

  • Alors que l’on vit dans un monde relativement apaisé, décolonisé et libre-échangiste, le dérèglement actuel provient-il de la globalisation du capitalisme ?

Jusqu’au début des années 1980, les capitalismes sont restés largement nationaux. La libéralisation des mouvements de capitaux a conduit à une globalisation du capitalisme occidental, dont on n’a pas voulu voir les implications. Permettre aux capitaux de circuler avait pourtant des conséquences simples à prévoir : ce qui bouge mettant en concurrence ce qui ne bougé pas, les capitaux ont mis en concurrence les espaces économiques et ceux qui y travaillent. Certains y ont vu un facteur de progrès. Ils ont seulement oublié que ce n’est pas la concurrence qui fait progresser, mais les efforts faits pour s’y adapter. Or, si tous les pays occidentaux ont accepté cette globalisation, peu ont fait des efforts pour y faire face.

Cette passivité a eu des conséquences d’autant plus lourdes qu’à la fin des années 1980, la Chine, espace économique disposant d’une masse gigantesque de travail bon marché, s’est ouverte aux échanges et aux capitaux internationaux. La lame de fond des délocalisations a alors balayé, les uns après les autres, des pans entiers de l’emploi industriel occidental.

  • Quel impact la révolution numérique a-t-elle eu sur cette évolution?

Elle y a participé directement, en facilitant la transmission des informations nécessaires. En outre, dans la mesure où un recours toujours plus poussé à l’automation était la seule façon de maintenir une activité industrielle dans les pays avancés, le progrès technique a lui aussi contribué au laminage de l’emploi industriel : aux États-Unis, pendant deux décennies, la baisse de la part de la valeur ajoutée de l’industrie dans le PIB s’est faite aux dépens de la seule masse salariale; la part des profits des entreprises du secteur, elle, est restée la même. Les conséquences de la révolution numérique sur l’emploi ont été plus massives encore dans le secteur des services.

Qu’on ne s’y trompe pas, toutefois: cette révolution est aussi créatrice d’emplois. Mais ils sont différents de ceux qu’elle fait disparaître : mieux payés, ils demandent des qualifications plus élevées. Comme l’échange international, le progrès technique conduit à la disparition d’emplois de niveau intermédiaire, et le déclassement menace ceux qui les perdent. Aux États-Unis, ils n’ont d’autre choix que de chercher un emploi moins bien rémunéré, souvent dans le secteur des services à la personne. En Europe, l’existence d’une assurance-chômage plus généreuse et le jeu des plans sociaux viennent amortir les effets de cette « casse sociale ». Dans beaucoup de sociétés occidentales, faute, notamment, d’une amélioration du niveau et de la qualité des formations, les inégalités de revenus ont ainsi eu tendance à s’accroître.

  • Dans ces conditions, comment réconcilier capitalisme et progrès social?

Il faut cesser d’être passifs face au capitalisme globalisé. A la mise en concurrence des espaces économiques, on peut, comme à toute concurrence, répondre de deux façons : baisser le prix de ce que l’on vend (en l’occurrence, notre travail, les services que rendent nos infrastructures), ou en améliorer la qualité. Faute d’avoir mené des politiques visant cette amélioration, beaucoup de sociétés avancées n’ont eu d’autre choix que de peser sur leurs prix, en « allégeant » le coût du travail et les impôts qu’elles lèvent.

L’évolution de l’impôt sur les bénéfices donne une bonne illustration des conséquences de cette passivité. Le capitalisme globalisé met les pays en concurrence pour la localisation des productions comme pour celle des profits. En décidant du pays où ses brevets vont être rémunérés, une entreprise décide aussi de l’endroit où ses revenus seront imposés. Le « dumping fiscal » (il joue même à l’intérieur de la zone euro) a conduit à une érosion de la base d’imposition. Il a fallu attendre le début des années 2010 pour que s’ouvre, dans le cadre de l’OCDE, une réflexion sur les actions à mener, de façon coordonnée, pour y mettre fin !

Cette passivité a créé une situation macroéconomique préoccupante. Dans les pays avancés, les profits des entreprises dépassent le plus souvent ce dont elles ont besoin pour financer leurs investissements : elles mettent, globalement, de l’argent de côté. A ces sommes s’ajoutent celles que placent les ménages : elles sont d’autant plus importantes que les revenus les plus élevés progressent le plus vite ! En Chine aussi, les revenus des ménages et des entreprises tendent à dépasser leurs dépenses. Or, pour que tout cet argent puisse être mis de côté, il faut que quelqu’un, quelque part, l’ait emprunté : dans une économie marchande, pour que certains puissent dépenser moins qu’ils ne gagnent, d’autres doivent avoir emprunté pour dépenser plus qu’ils ne gagnent!

Pour l’essentiel, depuis deux décennies, les gouvernements des pays avancés ont laissé à leurs banques centrales le soin de faciliter cette recherche désespérée d’emprunteurs. D’où le niveau chroniquement bas, voire négatif, des taux d’intérêt. Mais la politique monétaire n’est pas faite pour contrer des pressions déflationnistes durables. Instrument de réglage conjoncturel, son efficacité diminue en même temps que ses effets secondaires augmentent lorsqu’elle est utilisée sans discontinuer pour soutenir l’activité.

  • Faut-il alors renouer avec le keynésianisme et prôner le retour à des politiques budgétaires redistributives ?

On associe trop souvent keynésianisme et relance budgétaire. Or, aujourd’hui, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Si la politique budgétaire doit clairement jouer un rôle plus important, ce n’est pas pour « relancer » un moteur qui a calé, mais pour tirer nos économies de l’ornière macroéconomique dans laquelle elles s’enlisent. La politique budgétaire peut y contribuer en redistribuant plus, vers les «perdants de la mondialisation » en particulier. Mais elle peut aussi le faire en finançant des investissements.

Si l’on prend un peu de recul, l’évidence devrait être frappante : d’un côté, l’échange international et le progrès technique « libèrent » du travail dont on ne sait pas trop quoi faire, faute d’une demande suffisante; de l’autre, des besoins existent qui ne sont pas satisfaits parce qu’ils ne sont pas solvables. L’État a donc ici un rôle central à jouer: en redistribuant ou en empruntant, il a la capacité de rendre solvables des besoins qui, sinon, ne le seraient pas.

Les besoins d’investissement public ne manquent pas. Dans beaucoup de pays avancés, des politiques budgétaires à courte vue ont conduit à la dégradation, voire au délabrement, d’infrastructures matérielles mais aussi sociales héritées des générations précédentes. En France, par exemple, nous négligeons depuis des décennies d’investir dans nos banlieues, dans notre système éducatif ou notre système de santé, ou encore dans nos prisons.

  • Peut-on renouer avec l’idée de progrès?

Bien sûr. Mais il faut accepter qu’elle mette du temps à devenir réalité. Devant la panne actuelle, toujours plus nombreux sont ceux qui voudraient mettre à bas le capitalisme; d’autres espèrent le voir changer et devenir plus « responsable ». La première approche est aventureuse car personne ne sait vraiment par quoi le remplacer; la seconde est illusoire. Qu’est-ce au juste qu’un capitalisme responsable, sinon un capitalisme qui décide lui-même des contraintes qu’il s’impose plutôt que de voir la société lui imposer les siennes? Mieux vaut le laisser être ce qu’il est, mais reprendre le gouvernail et mobiliser sa puissance pour qu’il nous mène là où nous voulons aller.

  • Comment se fait-il que personne, dans le débat public et politique, ne semble capable de convaincre par des propositions alternatives économiquement viables ?

On sous-estime les marges d’action que chaque société conserve face à un capitalisme globalisé. Revenir à une stratégie « sociale-démocrate » est possible, même si cela semble peu glorieux aux yeux de ceux qui veulent «une révolution, sinon rien ». Pourtant, la mo­dernisation de nos infrastructures sociales, creuset de la solidarité nationale et de notre compétitivité à venir, serait clairement un facteur de progrès social. Combinée à une politique visant à préserver l’environnement, elle devrait être au coeur de la stratégie d’un pays comme le nôtre. D’autant qu’elle aiderait à rendre la demande adressée à nos entreprises moins atones. Encore faut-il, pour mener cette stratégie, des priorités claires et un cadre cohérent. Qu’il ait fallu, dans le pays qui a inventé la « planification à la française », la confusion d’une réforme des retraites pour découvrir que l’on avait laissé se dévaloriser le métier d’enseignant est, de ce point de vue, inquiétant !


Propos recueillis par Alain Beuve-Méry – Le monde -16/03/2020


Anton Brender est économiste dans une société privée de gestion d’actifs. Professeur associé honoraire de l’université Paris-Dauphine, il a publié plusieurs ouvrages de macroéconomie sur les crises et les déséquilibres financiers, dont certains en collaboration avec Florence Pisani. Son dernier essai, Capitalisme et progrès social (La Découverte, 128 pages, 10 euros), propose une lecture de l’histoire du capitalisme et une réhabilitation du projet social-démocrate pour guider son futur.