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Avec cette épidémie que nous subissons, il n’est pas question de se substituer en quoi que ce soit à des scientifiques, à ceux qui ont la connaissance en virologie …

… Aussi nous contenterons nous de relayer un article paru dans le monde signé de Patrice Bourdelais daté du lundi 16 mars 2020 … sans pour autant avoir la connaissance nécessaire qui nous permettrait d’affirmer ou de contredire ce texte. Libre a chacun de se faire son idée. MC


Pourquoi sommes-nous si surpris par ce nouvel épisode pandémique ?

La surprise des populations vient probablement de ce que, depuis plus de deux siècles, un horizon historique d’éradication des maladies infectieuses a été construit sur des avancées scientifiques réelles qui ont constitué autant d’illustrations de la dynamique de progrès dans laquelle les pays développés étaient désormais entrés. L’épidémie de Covid-19, dont il faudra étudier la mise en scène médiatique par la Chine, renvoie les populations vers un passé qu’elles pensaient totalement révolu. Combien d’Italiens pensaient revivre des quarantaines ressemblant aux dispositifs médiévaux ?

L’une des meilleures expressions de cette espérance se rencontre sous la plume d’un médecin, expert de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), puis universitaire, Thomas Aidan Cockburn (1912-1981) qui, en 1964-1967, publia plusieurs ouvrages qui exprimaient une confiance sans faille dans la possibilité d’éradiquer les grandes maladies épidémiques une à une.

Les ouvrages de Cockburn ont été largement discutés et commentés. Ils   constituent aujourd’hui l’expression ultime d’un espoir qui remonte à la vaccination contre la variole due à Edward Jenner (1749-1823) et aux découvertes successives réalisées dans les sciences biologiques et médicales, qui constituent autant de bornes sur la voie du progrès alors non contestée.

Louis Pasteur (1822-1895) et la théorie des germes ouvrirent la porte à l’antisepsie et à l’asepsie après la découverte des streptocoques (1879) et des staphylocoques (1880). En quelques décennies, Pasteur, Robert Koch (1843-1910), leurs élèves et quelques autres découvrirent ainsi de nombreux germes responsables des grandes épidémies (le choléra, la tuberculose, la typhoïde, la diphtérie…), et ouvrirent la voie à la mise au point de sérums et de vaccins.

Cette série de découvertes qui, entre les années 1880 et la première guerre mondiale, permirent de diminuer très fortement la mortalité épidémique constitua un premier moment qui a marqué durablement les esprits tout en construisant la figure tutélaire de Pasteur en France et de Koch en Allemagne.

La deuxième étape de cette marche triomphante vers l’éradication a été réalisée lors de la découverte des sulfamides, en 1935, efficaces contre les streptocoques, puis des différents antibiotiques dont l’usage se répandit à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale : pénicilline, streptomycine, auréomycine, chloramphénicol (1947), néomycine (1949). Ils furent utilisés massivement dès les années 1950, permirent de faire reculer vraiment les principales maladies infectieuses qui concernaient une très large part de la population.

Du fait de leur quasi-disparition, l’espérance de vie des Français s’est accrue de neuf ans entre 1945 et 1965. Un tel bond n’avait jamais été réalisé dans l’histoire, et l’on comprend parfaitement l’optimisme qui s’empare alors des milieux médicaux, confiance dans l’avenir qui s’étend peu à peu à l’ensemble de la population.

Pourtant de nombreuses résistances bactériennes à l’usage des antibiotiques ont commencé à se manifester dès la fin des années 1940; elles furent surmontées par la mise au point de nouvelles familles d’antibiotiques, dont la rifampicine, en 1966. Viennent ensuite la réémergence (dengue et tuberculose résistante par exemple) ou l’émergence de nouvelles pandémies, dont la plus grave et traumatisante, celle du VIH à partir de 1981, entament la confiance des milieux médicaux. L’énumération des alertes sanitaires mondiales depuis les années 1990 pourrait être longue.

Logiques du vivant

Limitons-la ici à la grippe du poulet de Hongkong et a la découverte du H5N1 transmissible à l’homme en 1997, à l’épisode du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) et de l’identification du coronavirus comme danger sérieux pour l’homme en 2003 (747 morts dans le monde), à l’attention à la menace de grippe aviaire (H5N1) en 2008-2009, au retour de la grippe A (H1-N1) en 2009-2010 (au moins 300.000 morts dans le monde), à l’apparition  du MERS (syndrome respiratoire du Moyen-Orient) en 201z à l’épidémie d’Ebola en 2013-14, au Covid-19 en 2019.

A chaque alerte, plusieurs pays sont concernés et, le plus fréquemment, plusieurs continents. En regard, les grands programmes d’éradication lancés par l’OMS marquent le pas: un seul a réussi, celui contre la variole, dont l’éradication est officialisée en 1980, mais celui contre la poliomyélite échoue pour l’instant, et il faut attendre 2011 pour que celui de la peste bovine aboutisse.

Une meilleure compréhension des logiques du vivant par les scientifiques a pourtant rapidement indiqué qu’une éradication des maladies infectieuses est tout simplement irréaliste du fait de l’adaptation des bactéries aux substances qu’on leur oppose. L’aptitude des virus à muter et à organiser des réassortiments rend illusoire, à leurs yeux, cet espoir porté par l’idéologie du progrès pendant deux siècles.

On comprend alors mieux pourquoi les experts de l’OMS sont très vigilants quant à l’émergence de nouvelles souches et à la possibilité de développement de pandémies violentes. L’accent est désormais placé sur le contrôle et non plus sur l’éradication. En effet, le volume et la rapidité des échanges, de la mobilité des humains (le nombre de passagers du transport aérien atteignait, en 2018, 4,3 milliards de personnes, soit un doublement depuis 2006) ont modifié de façon majeure les données de l’épidémiologie classique.

Nos moyens scientifiques et d’organisation sanitaire sont aujourd’hui sans commune mesure avec ce qu’ils étaient ne serait-ce que dans les années 1990. Cependant, la compétition entre les hommes et les autres éléments du monde vivant qui essaient, eux aussi, de se multiplier est toujours bien présente. Mais pour l’instant, nos nouveaux moyens de protection individuelle et collective ont permis d’éviter les mortalités pandémiques du passé. Un nouvel horizon est défini: celui d’une limitation des effets par les contrôles.


Patrice Bourdelais est directeur d’études à l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS) – Le monde – 16/03/2020