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Un texte issu du très beau livre (texte et illustrations) « Un siècle d’amour ».

Elle disait qu’elle s’était coupé les cheveux.

Elle disait qu’elle allait, semblable à une toupie, de refuge en refuge, chassée de partout, d’Allemagne d’abord, puis d’Italie, il y avait eu la Pologne, elle était en Espagne.

Elle disait que le soleil lui donnait des couleurs. Elle disait qu’elle apprenait à se servir d’un fusil. Qu’elle, et les gens comme elle, ne pourraient s’arrêter qu’à ce prix. Elle n’avait jamais songé qu’il lui faudrait un jour défendre sa place. Elle croyait que la vie lui ayant été donnée, elle avait automatiquement droit à une surface sur terre où respirer.

Or, non.

Elle disait qu’elle ne se battait pas pour survivre seulement. Mais pour ne pas mourir. Elle disait que ce n’était pas la même chose. Qu’il y avait autant de trahisons visibles que de lâchetés souterraines. Que si tout cela prenait le pas sur le pas des hommes, elle parcourrait encore le globe pour fuir, s’échapper, protéger son souffle.

Elle disait qu’elle était épuisée. Elle disait que le recul du fusil lui meurtrissait l’épaule. Elle disait que, tout compte fait, ce recul était moins douloureux que les pieds en sang, après toutes ces marches d’une ville à l’autre, d’un pays l’autre.

Elle disait qu’elle avait été faite prisonnière. Elle était gardée par des sœurs en cornette, dans une forteresse donnant sur la mer. Elle se demandait de qui ces femmes étaient les sœurs. Une religion l’avait chassée des territoires de son enfance.

La même, mais ç’aurait pu être une autre, l’envoyait à la mort. Elle ne comprenait le point de vue d’aucun Dieu. À moins qu’à l’image d’une terre ensanglantée ils ne se battissent dans des limbes inaccessibles pour s’asseoir sur le cul du monde. En ce cas, disait-elle, n’étant pas surhumains, ils devaient être jugés comme tout un chacun. Ou chacun pour tous.

Elle disait qu’elle s’était évadée.

La forteresse était une prison de femmes. Elles avaient toutes dépecé leur paillasse. Pendant trente-sept nuits, elles avaient cousu des filins. Elles s’étaient échappées à l’aube du trente-huitième jour, s’aidant les unes les autres de courtes échelles et de bras tendus. Elles avaient fui par la mer.

Les marches avaient repris.

Elle disait que les luttes étaient finies. Elle disait qu’elle comprenait bien qu’elle avait perdu mais qu’elle peinait à conjuguer le même participe avec l’auxiliaire être. Que l’enjeu, infinitésimal par rapport à la conjugaison générale, l’effrayait tout de même.

Elle avait trouvé une poupée. Une poupée de chiffon avec des yeux cousus. Elle la berçait sans cesse. Elle la protégeait des pluies, des poussières, du soleil, des fatigues. Elle disait que les gens qui vont, viennent, s’échappent, s’arrêtent, repartent, scrutent et surveillent ont besoin d’un objet à garder. Moi, c’est une poupée.

Elle disait qu’elle avait besoin d’être l’enfant de quelqu’un. Ou de s’en créer un. Elle disait qu’à courir les périphéries du monde, il lui fallait un centre. Sa vie à défendre n’avait plus suffisamment d’importance à ses yeux pour constituer ce centre. La poupée servait à cela. À la remplacer dans ses propres bras.

Elle disait qu’à l’approche de la mort sans doute devient-on tout petit. Elle disait qu’autour d’elle les voyageurs étaient ainsi. Ils se repliaient sur une parcelle de soi, souvent une valise ou un manteau. C’était une fuite, une nouvelle fuite, pour ne pas voir plus loin. Ils savaient que les horizons étaient noirs désormais.

Elle disait qu’ils s’appelaient « voyageurs » pour une question de respect. Au mieux, ils étaient des réfugiés. Au pire, des fuyards. Ils n’étaient plus victorieux. Ils avaient perdu l’espoir.

Elle disait que les barbares qui l’avaient chassée de l’Est, puis du Nord, étaient arrivés par le Sud. Ils l’avaient enfermée. Elle disait que ses compagnons et elle, pourtant si habitués à marcher, à errer, à se cacher, à recommencer, se trouvaient désormais immobilisés. L’encerclement était accompli. Elle serait livrée.

Livrée.

Elle pleurait en posant la terrible question qui prenait son corps au lasso : Quelqu’un sait-il, quelqu’un me dira-t-il en quel point cardinal je vais mourir?


Le texte ci-dessus est consacré à toutes celles, tous ceux qui s’investirent pour empêcher la dictature espagnole de Franco, prélude à la guerre mondiale de 40-45 – Guernica est le nom de ce texte.


Texte Dan Fanck – « Un siècle d’amour » (Dessin d’Enki Bilal)