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Il est bien rare qu’un fonctionnaire international dise la vérité, mais cela arrive.

Le rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, Philip Alston, mérite un abrazo, une accolade, quoi. Qui est donc ce gars ? Un juriste australien et un très bon cogneur du droit, du gauche et de l’uppercut.

À la suite d’un voyage en Espagne courant janvier, il vient de publier une déclaration en forme de petit rapport (1). On le sent tourneboulé, épouvanté, découvrant un pays malade, où presque 30 % des gosses sont menacés par la grande pauvreté. Alston s’est rendu à peu près partout, mais c’est en Andalousie, autour de Huelva, qu’il a craqué.

Il y rencontre une femme rom qui vit dans une décharge avec ses enfants, cueilleurs de fruits. Ils y vivent sans eau ni sanitaires, sans électricité bien sûr. Dans cette région de Huelva, 11.700 hectares et un océan de serres en plastique produisent l’essentiel des fraises vendues en Europe. Ces dégueulasseries qui arrivent dès février, pourries de pesticides, dépourvues du moindre goût authentique. Sur la saison, il y aurait autour de 100.000 gueux au travail, dont une moitié d’étrangers et souvent d’étrangères. Venu(e)s de Pologne, de Roumanie, du Maroc, parfois même du lointain Équateur.

También visité lugares que… », Alston a visité des lieux que «beaucoup en Espagne ne reconnaîtraient pas comme faisant partie de leur pays », par exemple « un quartier pauvre avec des conditions bien pires que celles d’un camp de réfugiés ».

Tout le monde ne souffre pas de la même manière : en 2018, la région de Huelva a fourgué à l’Europe (France, Allemagne, Royaume-Uni) pour plus de 1 milliard d’euros de fraises. Alston, qui n’est pas né de la dernière pluie, note la surpuissance de la transnationale californienne Driscoll’s. Sans grande surprise, celle-ci prétend que ses jolies normes de travail « s’appliquent sans distinction à tous les travailleurs de [ses] chaînes d’approvisionnement ».

Les esclaves, eux, gagnent 30 euros par jour, mais ne peuvent louer ne serait-ce qu’un galetas, car on les refuse partout. Il n’est pas très difficile d’imaginer la suite.

De tels soudards utilisent des pesticides connus pour être des perturbateurs endocriniens, et parfois interdits en France(2). Ce qui n’empêche aucunement le WWF Suisse de s’allier avec l’industriel Migros pour promouvoir des fraises espagnoles poussées aux pesticides (3). Le chiffre d’affaires avant tout, ainsi que le clament tous les hypermarchés de France, le vertueux Leclerc en tête (4). Bien entendu, on vendra « aussi » des fraises bio, trois fois plus cher(5), mais est-ce que cela change quelque chose ?

La réponse est non. Des journalistes indépendants, comme Patrick Herman (également paysan), rapportent qu’autour de Huelva les fermes bio, entourées de barbelés, fonctionnent à l’identique. D’où cette question qui n’en est pas une : produire sans pesticides, mais en imposant le servage, est-ce encore un mieux ?

Rappelons qu’un gouvernement socialiste, soutenu par les « radicaux » de Podemos, tient le manche en Espagne. Depuis le triomphe de Felipe Gonzàlez en 1982, puis la victoire de José Luis Zapatero en 2004 et celle, récente, de Pedro Sânchez, le PSOE – leur PS – a régné sauf erreur vingt-deux ans. Encore bravo, les gars.

Toute ressemblance avec la France serait une vile attaque contre Lionel Jospin, Jean-Luc Mélenchon (trente et un ans de PS) et l’excellent François Hollande. Patrick Herman, déjà cité, a publié en 2008 un livre profond (Les Nouveaux Esclaves du capitalisme, éd. Au diable vauvert), dans lequel, après enquête sur le terrain, il relie le sort des oubliés du Rif marocain, des surexploités de Huelva et des saisonniers qui, en France, travaillent dans l’arboriculture industrielle.

Qui se souvient de la grève de 240 saisonniers marocains et tunisiens, dans les vergers des Bouches-du-Rhône, en 2005? Et des promesses d’alors, jamais tenues ? Les contrats courts, validés par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII, ex-OMI), ne contiennent aucune prime de précarité ni priorité à la réembauche. Merci qui ?


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo. 11/03/2020


  1. Pour le moment, seulement en espagnol et en anglais : tinyurl.com/u4z3690
  2. generationsfutures.fr/publications/perturbateurs­endocriniens-dans-des-fraises
  3. https://tinyurl.com/wyzs294/
  4. tinyurl.com/wldwxgc
  5. rnm.franceagrimertr/prix?FRAISE