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Nous sommes encore loin, très loin, du grand bouleversement, mais il y a comme un frémissement.

De plus en plus d’hommes se disent favorables à l’égalité et ne ricanent pas quand ils entendent les mots « droits des femmes ».

Qu’ils soient sincères ou opportunistes, voire de fieffés faux-culs, peu importe. C’est bon signe. Il n’empêche qu’à en juger par les images qui ont circulé de la manif du 8 mars, la population masculine y était aussi clairsemée que d’habitude. La majorité des hommes considérant sans doute que le féminisme est exclusivement une affaire de femmes. Et comme, dans la foulée du mouvement #MeToo, qui a fait sauter la Cocotte-Minute d’une parole jusqu’ici maintenue sous pression, l’accent a d’abord été mis sur les violences sexuelles et le harcèlement (sans oublier les féminicides) ils s’estiment doublement pas concernés.

Tous les hommes ne sont pas des violeurs, tous les hommes ne frappent pas leur compagne, tous les hommes ne sont pas des harceleurs compulsifs, et c’est heureux.

Nous devrions pourtant nous sentir tous concernés. Car au-delà des violences physiques et psychologiques, qui constituent une priorité, il existe d’innombrables petits et gros avantages masculins dont nous bénéficions sans même y penser, et sur lesquels il ne serait pas superflu de s’attarder.

Pas question de les nommer « privilèges», car ils n’en sont pas. Ce ne sont pas des honneurs indus auxquels nous devrions renoncer. Ils ne constituent rien d’autre que la normalité, qu’il nous faut revendiquer pour toutes et tous. Des situations ou des attitudes banales qui font souvent partie du quotidien, auxquelles nous ne prêtons même pas attention pour la simple raison qu’elles vont de soi. Sauf pour les femmes.

  • La bête envie, anodine, de s’asseoir sur un banc public pour lire au soleil, par exemple. Un homme peut le faire sans risque de voir débarquer un gros lourd qui lui demandera ce qu’il fait là-comme-ça-tout-seul et s’il ne veut pas aller boire un verre.
  • Il peut se balader en short moule-burnes sans que personne ne lui dise « tu provoques » ou se retourne sur son passage. [Oui enfin normalement et ça dépendra des lieux ou quartiers …]
  • Il peut marcher nez au vent en toute insouciance.
  • Il peut se rendre à un entretien d’embauche en étant sûr que l’employeur ne va pas s’interroger sur son désir d’enfants.
  • S’il se met en colère, personne ne va lui demander s’il a ses règles ou s’il est en pleine ménopause.
  • Adolescent, quand sa barbe commence à pointer, personne ne lui dit : « Oh ! dis donc, ça pousse, tu deviens un vrai petit homme, je peux toucher, dis camion, pouet pouet ».
  •  Dans le même ordre d’idée, sur un terrain de foot, s’il marque un but, il peut enlever son maillot et courir autour du terrain en hurlant comme un con sans risquer de se faire embarquer pour exhibition sexuelle.

La liste est aussi infinie que les gestes de la vie. Cela va parfois se nicher dans les détails les plus absurdes.

  • Qui a décrété, par exemple, qu’il ne doit pas y avoir de poches intérieures (ou pas de poches du tout) dans les vestes pour femmes?
  • Qui a décidé qu’un rasoir pour les poils des jambes devait coûter jusqu’à 30 % plus cher qu’un rasoir pour les poils du menton?

Il ne s’agit pas de nier les différences physiques et biologiques entre les femmes et les hommes, mais d’admettre que ces asymétries au quotidien, qui vont de l’agaçant à l’insupportable, n’ont aucune raison d’être objectives. Et de prendre conscience que, quand des femmes défilent pour réclamer une société plus juste et plus égalitaire, même si nous sommes les plus doux et les plus attentionnés des hommes, nous sommes bien plus concernés qu’on le croit.


Gérard Biard. Charlie Hebdo. 11/03/2020