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Nord-Sud

Elle était assise dans un avion qui allait repartir vers le Sud, et deux pensées lui venaient à l’esprit : elle n’avait jamais pris l’avion; elle avait mal à la bouche et aux mains.

Elle gardait les yeux fermés afin de ne rien voir du voyage. Elle avait peur. Elle entendait tourner les moteurs de l’appareil, doucement, et elle savait qu’on virait sur le côté après une longue ligne droite.

Un homme était assis à sa gauche, un autre à sa droite, tous deux silencieux, immobiles. Elle ne les voyait pas. Elle reconnaissait leur odeur. Elle les haïssait.

L’avion s’arrêta, parut s’arc-bouter avant de catapulter ses énergies vers l’avant. Elle ressentit une morsure à la poitrine. Ses doigts s’enfoncèrent dans les accoudoirs du siège. Une larme glissa sur sa joue. Elle la laissa courir.

Elle sentait la douce empreinte humide aller de l’œil à la pommette et se disait que seule cette liberté de mouvement lui était permise. Et aussi, d’ouvrir les yeux. Mais cela, elle ne le faisait pas : elle voulait témoigner de son refus, susciter la honte chez les autres passagers.

Elle avait vingt-neuf ans. Elle n’avait voyagé que deux fois.

À l’aller, c’était en bateau. Elle avait quitté son pays car elle n’y avait plus rien : ni famille, ni argent, pas de travail, aucun rêve.

Depuis toujours, elle avait entendu dire que les richesses se trouvaient au Nord, de l’autre côté de la mer, là où s’étaient repliés ceux qui avaient colonisé les terres pendant cent trente ans. Elle était venue.

De la traversée, dans les soutes d’un cargo transportant des marchandises indéfinissables, elle avait conservé la trace d’une odeur qui ne s’était jamais effacée de ses cellules et qui réapparaissait chaque fois qu’un danger se présentait : un mélange de pétrole et de cambouis.

C’était aussi le parfum des moteurs. Celui de ce bateau dont elle avait débarqué par une nuit d’hiver dans un port du Nord; celui des machines à coudre des ateliers clandestins où elle avait usé ses yeux et ses doigts, assemblant pour vivre des tissus, des ourlets, des galons, des doublures; celui de cet appareil qui s’envolait maintenant et qui la ramènerait là d’où elle était partie, de nombreuses années auparavant.

Elle s’était beaucoup promenée dans les villes des pays du Nord. Elle y avait découvert d’insoupçonnables richesses, des scintillements inconnus, des lumières, du chrome, des fontaines ruisselantes, des femmes d’une élégance merveilleuse.

Et la misère du côté opposé, sur les périphéries. Comme sa terre et celle-ci, de part et d’autre de la mer.

Quand elle quittait les ruelles des ateliers clandestins, elle descendait vers le centre et les faubourgs. Les beautés qu’elle y voyait la lavaient des scènes sordides où elle jouait son rôle. Dans les vitrines, elle découvrait les pantalons qu’elle façonnait au cours de la journée. Ils coûtaient cent fois ce qu’on la payait. Six francs pièce. Cinq pièces par heure. Dans une chambre de sept mètres sur quatre, avec d’autres. Du matin au soir, samedis et dimanches compris.

Oui, le Sud était moins riche. Mais, dans les foyers où elle gîtait, elle se demandait souvent si le jeu valait ces chandelles-là, si elle n’eût pas mieux fait de rester là où elle était. C’est-à-dire, pour reprendre les mots du négrier qui l’employait : à sa place.

Elle gagnait un peu d’argent. Elle le dépensait à des riens. Sa situation était illégale. Autant que celle de ceux qui la payaient. Mais ils savaient se défendre. Pas elle. Elle souffrait d’être sans cesse persécutée sans que personne ne la menaçât jamais de front. Elle devait vivre et survivre au sein d’un environnement hostile, peuplé d’ennemis qui ne se découvraient pas.

Elle savait que la première fois serait aussi la dernière. Qu’elle n’aurait aucune chance. Le Nord lui avait également appris cela : à surveiller; à se protéger; à se garder de tout.

Elle n’avait pas de papiers. Pas de logement. Pas de travail déclaré. Elle était à la merci d’un contrôle.

Les derniers temps, les lois avaient changé. Elles étaient devenues plus dures pour les gens comme elle. Elle avait dû raser les murs plus encore que d’habitude. Éviter les centres et les faubourgs. Les pantalons étaient passés de six à trois francs. « Vous êtes deux fois plus illégaux, avait déclaré le négrier. Donc, je prends deux fois plus de risques. »

Comme ses deux grands-pères qui, cinquante ans auparavant, étaient venus du Sud au Nord pour défendre la Patrie en danger.

Quelle patrie?

Elle ouvrit les paupières. Devant, sur les côtés, tous l’observaient. C’étaient des regards d’intense curiosité ou de franc dégoût. Entre les sièges, une femme en bleu parlait en faisant des signes. Elle seule manifestait une forme de respect à l’égard de la passagère incongrue : elle lui souriait et paraissait ne s’adresser qu’à elle.

Quelle patrie?

Celle qui l’avait saisie dans une rue de la périphérie, qui l’avait parquée dans un centre d’enfermement puis conduite à l’aéroport, qui l’avait poussée dans la carlingue puis, alors qu’elle criait pour qu’on la laissât redescendre, l’avait attachée à son siège, du sparadrap autour des chevilles et des poignets, un bâillon sur le visage.

Elle n’avait jamais pris l’avion. Elle avait mal à la bouche et aux mains.

De chaque côté, sur leurs sièges, les deux flics puaient. Un mélange de pétrole et de cambouis.


Texte Dan Fanck – « Un siècle d’amour » (Dessin d’Enki Bilal)