Pogrom

Encore un texte issu du très beau livre (texte et illustrations) « Un siècle d’amour ».

Elle coupa la place en biais, à gauche de la fontaine. Elle portait un sac trop lourd pour elle et des chaussures différentes, sabot d’un côté, ballerine de l’autre. Elle glissait maladroitement vers la bouche du métro. Elle soutenait son chargement des deux mains, les pouces passés sous la sangle. Un ample manteau battait ses jambes. On ne distinguait pas ses cheveux, enfoncés dans un bonnet, ni son visage, mangé par une longue écharpe multicolore.

Elle entra dans un café qui se trouvait dans l’axe de la fontaine. Elle déposa son chargement sur une chaise, libéra une chevelure de jais, des boucles comme celles d’une gitane. Elle avait le teint très pur, d’une limpide transparence, des mitaines coupées aux phalanges, et des ongles bleus.

Elle ouvrit le grand sac de toile et en sortit une machine à écrire qu’elle posa sur le plateau. C’était une petite Corona noire portative, avec un ruban bicolore. Les touches étaient érodées par l’usage, surtout la barre d’espacement, brunie par les deux pouces, ou bien l’index si elle ne savait pas taper.

Mais elle savait. Elle frappait très vite, des deux mains.

Elle écrivit :

Je viens de Berlin. J’étais à Prague où mes ancêtres sont enterrés dans le vieux cimetière juif de la ville, tombes enchevêtrées les unes par-dessus les autres, tordues, brisées, comme les corps dedans, enfoncés par couches successives parce que le droit ne nous a pas été donné d’étendre la surface du cimetière. Je parcours le monde pour retrouver le sens dont nous avons été privés. Les miens n’avaient de périmètres qu’intérieurs. C’est pourquoi je ne creuse plus.

C’est pourquoi j’arpente. Je parcours, je ne m’enfonce pas. Les ghettos sont ainsi construits, cerclés de barbelés limitant marches, promenades et la découverte de l’univers. Les mélanges, les brassages. L’enfermement oblige à la profondeur. Ainsi les miens, dans le cimetière juif de la vieille ville. Ainsi partout, dans les bantoustans du monde. Je voudrais m’envoler.

Je suis pianiste. Je n’ai plus d’instrument. Le dernier m’a été volé par les chemises brunes, dans une gare. C’était un piano d’enfant, huit touches et une octave. Les notes sonnaient grêle. J’aimais le poser sur mes genoux, le soir, et composer une berceuse avant de dormir. Je m’allongeais ensuite dans l’une de ces salles des pas perdus qui me tiennent lieu de maison et je fermais les yeux sur le dernier chant du jour. Le souvenir des symphonies m’emportait jusqu’au matin. Je m’éveillais sur le final. Mes rêves étaient enchantés.

Les miliciens ont brisé mes musiques intérieures. Ils m’ont fait lever, m’ont fouillée. Ils croyaient que des billets étaient dissimulés sous les touches du piano d’enfant. Ils l’ont détruit.

Depuis, je ne dors plus.

Hier, dans une brocante, j’ai découvert la machine à écrire. Le commerçant a accepté de l’échanger contre le sabot de bois que je portais au pied gauche : il en avait un en tous points semblable, pour le pied droit seulement. Les deux feraient la paire. En plus, il m’a offert une ballerine.

La petite Corona est mon nouveau piano. Je la pose devant moi et j’en joue comme de mon instrument brisé. Je plaque les accords sur les touches. Peu m’importe ce qu’y liront les autres. L’alphabet est ma gamme, et la gamme est mon sommeil. Je suis heureuse.


Texte Dan Fanck – « Un siècle d’amour » (Dessin d’Enki Bilal)