Migrants

Il n’est pas de jour, de semaines, de mois, d’années, de siècles … sans migration de peuples cherchant à se protéger, fuyant guerres, persécutions ou famines. D’aucuns peuvent le nier, il ne reste pas moins qu’aucun État sur terre ne peut prétendre s’être constitué sans aucun passage de peuples. MC

Mon visage est admirable. Mon coeur est poignardé. Mon sexe appartient à ceux qui l’ont pris. J’ai perdu mon enfant dans les montagnes. J’ai un nom. Je suis née dans un camp. J’ai grandi dans l’horreur.

J’ai vingt ans. Je marche depuis toujours.

Mon histoire est celle des Polonais, des Baltes, des Arméniens, de l’Afrique, de l’Autriche, des Allemands, de l’Inde, des Espagnols, du Pakistan, des Grecs, des Turcs, des Balkans, du siècle.

J’ai fui.

On m’a poussée dehors. On a tué mon enfant.

Je suis fille de la guerre. Martyre des dictatures. Mes pieds ont laissé sur terre des empreintes aussitôt effacées.

Je viens de nulle part. Les camps, c’est nulle part. Je hais les tentes où les enfants se cachent pour jouer. Moi, je me cache pour vivre. Je joue à la vie. Perdre, c’est mourir. Parfois, je voudrais perdre.

Ma ville s’appelait Sarajevo. Ma famille y a disparu quand le siècle avait quatorze ans. L’âge de raison. Il en a près de cent. Il est vieux. Il est assassin. Il est revenu à Sarajevo. Il achève sa ronde de mort là où il a commencé ses ravages. Il est têtu. Il ne se laisse pas faire. Il faudrait l’abattre. Il ne m’a rien donné. Il fut plus sanguinaire qu’aucun autre. Je ne le pleurerai pas. Je le tuerais à mains nues, si je pouvais. Mais il sait résister. Il est lâche comme un général. Il envoie ses troupes. Il n’y va pas lui-même. Il largue de haut, trois petits tours et puis s’en va.

Guernica. Hiroshima. Ici.

J’ai un statut. Je suis une personne déplacée. Comme un geste. Une gifle. Nous sommes les gifles de vos jours.

Deux me tenaient par le haut, deux par le bas, deux autres dedans. Les hommes ont forcé tous les passages, les hommes ont violé l’Histoire, les hommes finissent le siècle comme ils l’ont commencé, le bousculant aux hanches, lave, incendies, destructions, massacres, Shoah.

J’ai dix doigts. Rien d’autre ne m’appartient.

On m’a fait marcher sur les mains pour fuir quand les ampoules et les blessures flétrissaient mes talons. J’ai roulé sur le dos, rampé sur le ventre, j’ai juré de m’arrêter, je ne jure plus, je continuerai jusqu’au jour où un cube m’attendra, un parallélépipède, un dernier abri.

J’entrerai là pour que s’éloignent tous les naufrages. Nul ne pourra venir me rejoindre, panser mes blessures, sécher mes larmes. Je serai invisible, morte pour tous, sauf le souvenir, la mémoire, le peintre et ses pinceaux.

Mon abri est une tombe. Le catafalque du siècle.


Texte Dan Fanck – « Un siècle d’amour » (Dessin d’Enki Bilal)