Ultra diplômé et précaire !

De quoi être dégouté du système économique, de l’état et des entreprises françaises, après autant de temps passé à étudier. MC

Sur le papier, Yann à tout du premier de cordée : à 32 ans, ce docteur en biologie (bac + 8) travaille à Paris dans un prestigieux laboratoire de recherche et publie déjà dans des revues internationales à comité de lecture. Sur le terrain, c’est une autre affaire.

Yann a beau avoir soutenu sa thèse il y a trois ans, pas le moindre poste à l’horizon. En attendant, il continue de bosser bénévolement dans son labo en tant que chercheur associé… et vit du RSA !

Comme lui, des milliers de précaires issus de l’enseignement supérieur et de la recherche sont à bout. Ils organisent une « coordination nationale des facs et labos en lutte » le 5 mars : 111 universités et écoles, ainsi que 268 labos sont déjà mobilisés.

Dans leur viseur ?

La loi de programmation pluriannuelle de la recherche, qui sera présentée en Conseil des ministres à la fin du mois et file des angoisses à tous les grands brûlés de l’université.

Si la ministre Frédérique Vidal a promis d’injecter 92 millions pour revaloriser « l’ensemble des personnels de la recherche dès 2021, avec une attention particulière pour les jeunes chercheurs, qui ne pourront plus être recrutés au-dessous de 2 smic, contre 1,4 smic aujourd’hui », encore faut-il être recruté !

Or Frédérique Vidal ne compte nullement s’engager sur des créations de postes pérennes. « Les emplois, ce n’est pas mon travail » (sic), a-t-elle tranquillement déclaré, le 25 février, lors d’un séminaire organisé par l’Agence nationale de la recherche, renvoyant la balle aux présidents d’université. Las ! malgré leur autonomie budgétaire, ceux-ci n’ont guère les moyens de s’offrir des emplois stables…

Vacataires à terre

Et tant pis si, comme le rappelle un rapport sur l’« attractivité des emplois et des carrières scientifiques » remis à la ministre en septembre dernier, « le total des enseignants-chercheurs (maîtres de conférences et professeurs) est resté quasiment stable » entre 2012 et 2018, pendant que le nombre d’étudiants augmentait, lui, de… 14 % !

Tant pis itou si, au cours de cette même période, les effectifs de titulaires ont baissé de 7,6 % au sein des établissements publics à caractère scientifique et technique, type CNRS.

Tant pis, encore, si les facs emploient 35 % d’agents non titulaires (contractuels, vacataires payés à la tâche…), soit le taux le plus élevé de personnes précaires dans la fonction publique.

L’enseignement supérieur dispose ainsi, selon les chiffres du ministère, d’une armée de 128.000 vacataires. Ils sont rémunérés uniquement à l’heure de cours dispensée (41 euros brut l’heure de travaux dirigés), alors qu’une heure de TD vaut officiellement 4,2 heures de travail effectif.

De plus, ces soutiers ne reçoivent leur paie que deux fois par an : en janvier et en juillet ! Quand il n’y a pas de retard, évidemment.

A l’université Bordeaux-Montaigne, comme dans tant d’autres, les profs vacataires et contractuels sont pourtant incontournables : ils représentent 75 % des enseignants au sein de l’unité de formation et de recherche (UFR) humanités, et 87 % au sein du seul département d’histoire de l’art. Idem à Paris-1 (Panthéon-Sorbonne) : en licence 1 d’administration économique et sociale, par exemple, 89 % des heures de cours sont assurées par ces intermittents du tableau noir.

Oh la belle « administration économique et sociale » !


Clara Bamberger. Le Canard Enchainé. 04/03/2020