Holocauste

Un mot si terrible que …

… certains voudraient qu’il soit dissimulé, pourtant à bien y regarder ce ne fut ni le seul, ni sa fin, sa prise de conscience collective puisqu’il existe toujours sous d’autres formes tribales, religieuses, d’hégémonie politique.

C’est toujours une part communautaire de la population qui est visée. Des drames terribles se passent aux 4 coins de notre planète, des gens meurent autant sous les balles et obus qu’en internement. À quel moment les nations œuvrent auront pour la paix ? MC


Holocauste

Ils avaient tendu sur elle le voile déployé partout en Europe, un drapeau, un suaire. Ils avaient pris sa ville et son pays, ses amis, ses frères et ses enfants.

Ils l’avaient arrêtée au cours du mois de juillet, elle et cent mille autres, arrachés, transportés, déposés, questionnés, battus, parqués, emmenés.

Leur histoire particulière s’était figée à l’instant même où ils avaient été saisis, sauf pour ceux qui avaient eu la force puis la faiblesse d’emporter en soi des espoirs et des images. Toute matière vivante se nécroserait, deviendrait source d’intolérables chagrins. Lorsque la mémoire ne se nourrit plus que des vers qui la rongent, seule l’amputation soulage, et l’amputation est la mort.

Elle le savait. Elle connaissait aussi les vanités des histoires collectives, dans ces circonstances-là.

Depuis sa naissance, son corps était une enveloppe dont elle n’avait cessé de vouloir sortir. Elle avait tenté de s’évader d’elle-même, cherchant partout les issues que ses compagnons poursuivaient désespérément: Elle ne leur expliquait rien. Elle ne leur parlait pas. Ils la regardaient.

Elle était maladroite dans ses gestes, mais ses gestes, les semaines puis les mois passant, avaient conservé une force, une précision que les autres n’avaient plus. Sa parole était calme et douce, peut-être parce que l’obscurité la protégeait des désastres qui brûlaient le regard de tous. Elle était capable de s’asseoir sur le chaudron des tortures communes, inclinant le visage en une détresse où chacun lisait comme une pureté, parce que ses traits étaient lisses et son corps moins abîmé par les coups.

Elle devint la source et l’histoire de ceux qui survivaient auprès d’elle. Pour une raison que tous désormais comprenaient, on lui reconnaissait une admirable beauté dans la douleur : elle souffrait tout autant, mais depuis beaucoup plus longtemps. C’était ce supplice qui formait le masque d’un visage poignant.

Elle fut l’empreinte invisible où s’enfonçaient leurs pas. Elle leur permit de marcher encore, malgré la solitude et l’épouvante. Lorsqu’ils trébuchaient, ils se tournaient vers elle, ou l’imaginaient. Elle leur donnait la force et le courage de ne pas s’abandonner aux faiblesses extrêmes auxquelles les avaient condamnés ceux qui avaient pris les pays, la paix, la vie. Elle était comme l’Humanité bafouée. La reine de tous les continents. Elle était la Terre. Une main levée dans les tourmentes. Elle dominait le vide, les boues cauchemardées. Elle était un possible incertain sur les ruines et les décombres. Au milieu des brutalités, des humiliations, des corps anéantis, elle incarnait la douceur d’un monde mythique. Ce monde-là, grâce à son regard, existait pour ceux qui la croisaient.

Elle vivait en l’horreur, absolument.

Lorsqu’on la découvrit, allongée dans la neige, au bord des barbelés, près du haut mirador, un filet de sang coulait par-dessus la taie recouvrant l’œil d’ivoire. Il en rejoignait un autre, symétrique, venu de l’autre côté du visage.

Cette femme était descendue des tribunes de l’enfer. Elle était aveugle depuis longtemps. La nuit où la guerre avait pris fin, elle s’était arraché les yeux sur les barbelés ceignant le camp de destruction.

Texte Dan Fanck – « Un siècle d’amour » (Dessin d’Enki Bilal)