L’extravagance du trafic maritime mondiale.

Tous feux éteints, un cargo fantôme battant pavillon tanzanien, déserté par ses 10 membres d’équipage du Panama, du Honduras et de Grèce et abandonné par son armateur domicilié à Miami, a dérivé pendant dix-huit mois à travers l’océan Atlantique avant de s’encastrer dans les falaises du sud de l’Irlande, au terme d’un périple en accordéon d’au moins 6.000 km.

L’Alta se rendait de Grèce en Haïti, une trajectoire peu ordinaire qui fleure le trafic de rebuts à vocation « humanitaire ». Âgé de 44 ans et promis depuis des années à la casse, il tombe en panne le 19 septembre 2018 dans le triangle des Bermudes.

Après de vaines tentatives de réparation, l’équipage et l’armateur alertent l’US Coast Guard. L’assistance des navires passant à proximité de l’Alta est sollicitée, mais cet appel à la solidarité tombe à l’eau. Le profil du navire et la rumeur selon laquelle le pavillon tanzanien hébergerait des trafics douteux dissuadent les bonnes Volontés. Les sociétés de remorquage basées au Venezuela, au Guyana et aux Bahamas ne se jettent pas sur ce marché ; il n’est pas dans leurs usages de voler au secours d’un client insolvable.

Le 2 octobre, l’Alta est toujours à la dérive. Un C-130 Hercules des US Coast Guard largue des vivres à l’équipage, de quoi tenir une semaine de plus. Le 8 octobre 2018, à l’approche du cyclone Leslie, l’équipage est finalement évacué et débarqué à Porto Rico. L’Alta livré à lui-même résiste au cyclone et aux tempêtes.

Le 30 août 2019, le HMS Protector, patrouilleur de la Royal Navy, rencontre au milieu de l’Atlantique Nord un cargo présentant tous les signes d’une navigation en aveugle. « Nous avons découvert un navire de commerce apparemment abandonné, nous l’avons approché pour établir le contact et proposer notre assistance, mais personne n’a répondu. Nous sommes incapables d’en dire plus sur cet événement étrange ». Le HMS Protector a repris sa route vers les Bahamas pour porter assistance aux victimes du cyclone Dorian, et c’est seulement deux jours après que le vagabond a été identifié. Il s’agit de l’Alta n’affichant plus que quelques lettres rongées par la rouille de son précédent nom, Elias, et de son ex-port d’attache, Panama.

Et puis plus rien, pas d’alerte, pas de coordination, pas d’avis aux navigateurs. Les tortues marines portent des balises de géolocalisation, mais ce déchet de 77 m de long et de 700 tonnes de poids lège, qui peut à tout moment entrer en collision avec un navire de commerce ou de pêche, et provoquer un naufrage et des pertes humaines, passe sous tous les radars.

Une inspection menée par le service irlandais de «la réception des épaves» découvre dans les cales de l’Alta des conteneurs pleins d’hydrocarbures, des mixtures frelatées toujours bonnes à envoyer dans des pays en difficulté. L’urgence est aujourd’hui de les retirer avant que l’Alta, ex-Elias, ne se disloque au pied des falaises et déballe une marée noire dans l’aire marine protégée de Ballycotton.

Mary Looby, porte-parole des gardes-côtes irlandais, pose la question clé : « Comment un cargo abandonné peut-il dériver pendant plus d’un an en direction de l’Europe du Nord au milieu d’un trafic intense, à l’approche des plateformes pétrolières et des éoliennes offshore, sans avoir été suivi à la trace et capturé à temps avant de s’échouer sur les rochers ? ».

L’Alta réveille le fantôme du Lyubov Orlova, 100 m de long, un ex-paquebot russe abandonné à Terre-Neuve, au Canada, et parti à la dérive en janvier 2013 pendant une tentative de remorquage vers un chantier de démolition de Saint-Domingue. Le dernier contact satellitaire avec le Lyubov Orlova remonte au 12 mars 2013 et le situait à 1200 km des côtes américaines et à 1 800 km de l’Irlande.

Les tabloïds anglais prévoyaient, en s’appuyant sur des dires d’experts, qu’il débarquerait prochainement en Irlande, avec une armée de rats affamés qui, de notoriété publique, avaient élu domicile dans les cuisines, les réfectoires et les chambres du paquebot déchu. Après l’Alta, le Lyubov Orlova?

Ils sont encore quelques-uns à y croire.


Jacky Bonnemains. Charlie hebdo. 26/02/2020