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On n’y pense pas assez, mais c’est formidable, une roue.

Il n’existe pas d’objet à la fois aussi simple et qui a autant influencé l’histoire de l’humanité. Vous faites tourner quelque chose, et cela permet d’avancer : magique, non? Surtout quand cela aboutit à des objets aussi variés que la brouette, le vélo, la poussette, le char d’assaut ou le TGV.

Certes, la roue a changé la face du monde. Mais est-ce forcément une bonne chose?

C’est la question explorée par l’écrivain Raphaël Meltz dans un livre passionnant : Histoire politique de la roue (éd. La Librairie Vuibert). De la même façon que les humains ont vécu sans Internet (je sais, c’est difficile à imaginer), il y a une époque où ils ont vécu sans roue. On ne peut pas déterminer un moment et un lieu précis où un être humain aurait subitement eu l’idée de découper un rondin et de mettre une tige dans son axe pour inventer la roue. Mais ce qui est certain, c’est que les plus anciennes représentations de cet objet datent d’environ 3500 ans avant notre ère, et qu’on en retrouve à la même période aussi bien à Sumer (actuel Irak) qu’en Europe.

Toutefois, cette belle invention ne s’est pas répandue instantanément dans le monde entier. Et c’est là que l’affaire prend une tournure, si l’on peut dire, véritablement politique. Par exemple, les Sud-Américains n’utilisaient pas la roue avant l’invasion espagnole, en 1492. Pourtant, ils ta connaissaient, puisque les Mexicains faisaient… des jouets à roulettes. Mais, étonnamment, ils ne s’en servaient pas pour transporter des gens ou des matériaux. Plusieurs hypo­thèses ont été avancées pour expliquer ça. Hypothèse raciste : c’est parce que les Sud-Américains étaient trop cons pour y avoir pensé. Hypothèse géographique : c’est parce qu’il y avait trop de montagnes là-bas – théorie contestée par Raphaël Meltz, car «ils avaient construit des routes, sur lesquelles ils allaient à pied». Après avoir passé au crible toutes les conjectures, l’écrivain aboutit à la conclusion que «l’absence de roue n’est pas forcément synonyme d’une société arriérée, c’est un choix de société». Contrairement aux Espagnols, qui étaient persuadés d’apporter le progrès, les Sud-Américains n’avaient pas besoin d’aller toujours plus vite. Pour quoi faire? Transporter et accumuler toujours plus de richesses? Ils n’en voyaient pas l’intérêt. Pour Raphaël Meltz, cette explication s’applique à d’autres régions du monde qui n’utilisaient pas la roue, comme l’Afrique ou le Japon.

Cela n’a pas empêché, au fil des siècles, la roue d’envahir progressivement toute la planète. Et ses vertus militaires n’y sont pas pour rien, car dans toutes les guerres, «les peuples avec roues ont éliminé les peuples sans roues». À sa décharge, la roue a aussi connu des victoires pacifiques. Comme l’invention du vélocipède, en 1861. Et, surtout, le fantastique déluge d’innovations liées à la roue au début d’année 1900. Malgré cette course généralisée au toujours-plus-vite-toujours-plus-loin certaines personnes ont éprouvé le besoin de faire une pause. La crise est survenue ai début des années 1970. Raphaël Meltz rend ainsi hommage à Ivan Illich, éminent penseur critique de la société industrielle. Et également à notre cher Gébé, dessinateur-écrivain, pilier de Charlie Hebdo, décédé en 2004. Avec sa bande dessinée culte, L’An 01, basée sur le postulat «on arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste», Gébé était l’un des premiers auteurs à exprimer de manière artistique l’absurdité de cette fuite en avant – si vous ne l’avez pas encore lu, précipitez-vous sur cet album (édité chez L’Association), ainsi que sur le film du même nom de Jacques Doillon, sorti en 1973 et coécrit par Gébé.

Mais cette remise en question du « progrès » n’a guère duré. C’est pourquoi le livre de Raphaël Meltz est un salutaire moyen de s’interroger sur un «monde où la vitesse tient lieu de seul marqueur de réussite ». L’auteurconclut en appelant de ses vœux l’invention d’une roue véritablement «intelligente au sens propre», au sens où elle nous ferait «avancer au bon rythme, et dans la bonne direction». Bref,une roue qui soit autre chose que l’incarnation d’un monde qui ne tourne pas toujours bien rond.


Antonio fischetti. Charlie Hebdo. 26/02/2020