Cloisonnements ?

« Ils ne sont ni antirépublicains ni antidémocrates, ils ne haïssent ni la France ni ses principes, mais ils vivent de plus en plus en marge de la société qui devrait être la leur.

Communautaires ? Je ne sais pas. Mais « ailleurs »… oui. » Ainsi parle Alain, 34 ans, éducateur dans les quartiers nord de Marseille. Un ancien de La Courneuve qui a fini par poser ses valises du côté de l’Estaque, à deux pas de la cité de la Castellane.

«Personne n’a envie de se replier sur une religion ni sur un mode de vie lié à la pratique de l’islam, mais les faits sont là, affirme-t-il. En quelques années, je dirais au lendemain des émeutes des banlieues de 2005, les gamins, plus par effet de mode ou de consumérisme qu’autre chose, ont commencé à vivre vraiment autrement. La nourriture halal, par exemple. On la trouvait autrefois dans la petite épicerie ou la boucherie du coin de la rue ».

« Aujourd’hui, les hypermarchés halai fleurissent partout. Donc on mange halai matin, midi et soir. Le kebab a supplanté le McDo. Même chose pour le ramadan. Je me souviens qu’au début des années 2000 moins de 10 % des adolescents le pratiquaient. À présent, si un gamin ne respecte pas le jeûne pendant la période concernée, il est stigmatisé soit par sa propre famille, soit par ses copains, voire par l’imam de la mosquée voisine. Il n’a plus le choix. »

Et si le communautarisme (terme qu’Emmanuel Macron refuse d’utiliser, de peur de stigmatiser l’ensemble des musulmans) était, en partie, une obligation pour les populations concernées ? Le « citoyen sans étiquette », expression chère à Régis Debray, a perdu tous ses repères dans un quotidien où les cloisonnements sociaux ont dynamité le modèle républicain traditionnel.

Pour des millions de nos concitoyens, il est devenu quasiment impossible de fréquenter le même bistrot, la même piscine, le même cercle sportif, la même école, le même restaurant, ou encore le même immeuble. La petite bourgeoisie originaire du Maghreb refuse ainsi de continuer à vivre dans les mêmes quartiers que les immigrés subsahariens arrivés de fraîche date en France.

Dès lors, dans les banlieues françaises, mais aussi dans de petites communes rurales, le voile est souvent devenu la règle pour les jeunes filles : par effet de mode, obligation, rarement par conviction religieuse. Depuis plus de trente ans, la responsabilité des hommes politiques de droite comme de gauche, qui ont laissé des villes entières se ghettoïser, est énorme. Ils ont laissé supposer que la coexistence était devenue préférable au mélange. La frontière plutôt que le vivre-ensemble. Une forme de capitulation à contrecœur.


Claude Ardid. Charlie Hebdo. 26/02/2020


Une réflexion sur “Cloisonnements ?

  1. jjbey 29/02/2020 / 09:58

    Dure réalité de ce que vivent ceux que notre société capitaliste a refusé d’intégrer. Non? Envoyer un CV en utilisant son prénom, Hamed par exemple et en donnant son adresse dans une cité « bien connue » c’est comme si tu n’avais pas envoyé ta candidature sur le poste que tes diplômes te permettraient de pourvoir. Alors c’est cette réalité qui nous saute à la figure.

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