Une vision de la démocratie

Le conflit politique suscité par la réforme des retraites met aux prises des visions antagonistes de la justice sociale, et de la démocratie.

La controverse publique ne se limite plus au contenu du projet gouvernemental ; elle s’étend au processus pouvant conduire à son adoption. Les partisans de la réforme invoquent la légitimité issue du vote : le Président et les parlementaires de la majorité, victorieux lors des élections, sont les représentants autorisés de la volonté populaire.

Leur projet ne devrait donc pas être empêché, quelques contestations qu’il suscite. Les opposants invoquent, quant à eux, la légitimité issue des mobilisations sociales : grévistes et manifestants expriment les protestations populaires. La réforme ne devrait pas être imposée contre leur opposition manifeste.

Deux sources distinctes de légitimité s’affrontent ainsi.

Il est pourtant trompeur de les ramener, comme le font certaines lectures du conflit, à une dichotomie exclusive. Seuls les représentants élus, entend-on du côté de la majorité, parlent véritablement au nom du peuple. Seules les forces sociales mobilisées, répond-on parfois du côté des opposants, font entendre la voix du peuple réel. L’alternative ainsi construite oblige à choisir entre deux visions mutilées de la démocratie.

Il n’est pas étonnant que les luttes politiques soient conduites au nom du peuple dans les régimes représentatifs qui se réclament de la démocratie, c’est-à-dire du gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple – cet idéal dans lequel l’article 2 de la Constitution de 1958 voit le «principe» de la République française. Ce ne sont pas seulement des fins particulières antagonistes qui s’opposent, mais des interprétations adverses de ce qui sert le bien commun.

Pour autant, aucune partie du peuple ne peut prétendre être à elle seule le peuple entier, car il est composé par tous les citoyens, à égalité. La majorité dans les urnes ne le peut pas plus que le grand nombre dans les rues, la majorité parlementaire pas plus que les forces d’opposition, les citoyens des centres-villes pas plus que ceux des ronds-points.

Là réside l’exigence radicale de la démocratie : elle demande à chacun de relier son propre point de vue particulier à celui de tous, mais interdit à quiconque de s’approprier ce dernier. La propension à s’ériger en unique porte-parole du peuple véritable est pour cette raison le signe sûr d’une conception peu démocratique du pouvoir.

L’idéal de l’autogouvernement populaire n’est pas pour autant une utopie stérile : il a des implications concrètes. Nul n’étant l’interprète infaillible de la volonté populaire, il exige que le processus politique soumette l’élaboration, l’adoption et l’évaluation des politiques publiques à la contradiction, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Parlement.

Certes, la décision ne peut attendre un impossible consensus : il faut que l’une des visions en lice l’emporte provisoirement, malgré le désaccord. Mais les oppositions partisanes, les corps intermédiaires et les publics experts ou profanes qui se mobilisent doivent jouer leur rôle dans la délibération précédant la décision, de même que dans la constitution préalable des savoirs politiques et dans la contestation ultérieure des lois arrêtées. Leur intervention ne met pas en cause la légitimité démocratique des institutions, elle en est la condition.

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Charles Girard. Philosophe, maître de conférences à l’université Jean-Moulin Lyon-3 – Libération. Titre original : « Charles Girard Les voix contraires du peuple ». Source (extrait)