Mélange des mots

Décidément, Emmanuel Macron a des problèmes avec certains mots de la langue française.

On attend toujours, par exemple, qu’il prononce le mot « laïcité », sans adjectifs cosmétiques, dans ce fameux discours définitif qu’il nous promet régulièrement depuis le début de son mandat.

Le voilà maintenant qui nous explique, avec des roulements de tambour dans la voix, qu’il répugne à employer le mot « communautarisme ». C’est une question de principe. Il le juge trop stigmatisant, trop connoté, et confesse ne pas se sentir « à l’aise » avec cette expression. Il lui préfère le mot « séparatisme ».

C’est vrai qu’en termes de marketing et d’éléments de langage, c’est efficace. « Séparatisme », ça claque, surtout si vous lui ajoutez le qualificatif « islamiste », comme prend soin de le faire le président de la République. Ça sent la sédition, la sécession, la guerre civile. On imagine avec effroi la République menacée par un croisement entre des Catalans fous furieux et des barbus enragés. Quand on veut apparaître sur la question aussi ferme que la droite la plus dure, c’est bien le mot qui convient.

Mais alors, que faire du mot « communautarisme», dont ne veut pas Macron ? Il désigne une réalité qu’il faut pourtant bien nommer. Dans les faits, on parle d’une organisation de la société basée sur une juxtaposition d’« enclaves », qui peuvent être aussi bien physiques – quartiers exclusifs ou majoritairement occupés par une population spécifique – que législatives – lois dédiées.

Elles s’établissent en fonction de « l’identité » ethnique, culturelle ou religieuse, avec, pour certains domaines, des règles propres, tacites ou écrites noir sur blanc, laissées à la discrétion d’autorités « communautaires » souvent autoproclamées. Ce « modèle » anglo-saxon va parfois, comme en Grande-Bretagne, jusqu’à l’instauration, tout à fait officielle, de tribunaux parallèles pour juger les affaires familiales, par exemple.

En France, un tel système d’organisation sociétale se heurte au principe même d’une République « une et indivisible », qui considère qu’il n’existe qu’une seule « communauté », la communauté nationale. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’une forme plus insidieuse de communautarisme n’y est pas à l’œuvre, et depuis longtemps.

La constitution de ghettos communautaires est hélas une réalité également au pays de l’universalisme. C’est d’ailleurs à dessein dans l’un d’eux, à Mulhouse, que Macron a fait son vibrant discours sur le « séparatisme islamiste ». Or si nous en sommes là, ce n’est pas par la seule volonté d’imams sournois et retors qui auraient trompé la vigilance de la République. C’est le fruit pourri d’un certain clientélisme, de multiples abandons et renoncements, mais aussi de choix politiques délibérés.

Le communautarisme présente un énorme avantage aux yeux des politiciens et des idéologues libéraux : il permet de déléguer aux acteurs communautaires tout ce que l’État, dont le rôle doit se borner au régalien, et encore, ne veut plus faire. Dans le domaine du social, bien sûr, mais aussi dans ceux de l’éducation, de la santé, de l’emploi, voire du maintien de l’ordre. Ou, en tout cas, du maintien de la paix sociale…

La « dématérialisation » des services publics (qui n’est que la version 2.0 de leur démantèlement), menée tambour battant par Emmanuel Macron et sa troupe dans l’optique d’édifier la « start-up nation », s’inscrit évidemment dans cette politique. On comprend sa réticence à disqualifier une organisation sociale qui participe de sa vision du monde. C’est le mot « communautarisme » lui-même qu’il refuse de stigmatiser. Et tant pis si c’est sur ce terreau que pousse le « séparatisme » qu’il prétend vouloir combattre.


Gérard Biard. Charlie Hebdo. 26/02/2020


Une réflexion sur “Mélange des mots

  1. jjbey 27/02/2020 / 09:32

    Quand le vocabulaire tente de masquer la volonté politique de défaire la Loi de 1905………

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