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Le 20 juin 2019, 35 médias à travers le monde publient les résultats d’une grande enquête collective sur les dégâts causés par trois compagnies minières, en Tanzanie, en Inde et au Guatemala.

Pendant six mois, 40 journalistes du réseau Forbidden Stories (dont fait partie « Le Monde », notamment) ont travaillé ensemble, reprenant les investigations de reporteurs censurés, emprisonnés ou assassinés parce qu’ils s’obstinaient à informer leur public.

Travail de terrain, chasse aux témoignages, décryptage de documents, ces professionnels ont mutualisé tous leurs moyens.

Signée Jules Giraudat et Arthur Bouvart, cette série documentaire est une plongée minutieuse au coeur du projet Green Blood. L’histoire d’une bataille pour la vérité filmée et montée comme un thriller. Dans le bon sens du terme. Et c’est aussi une leçon d’humilité. […]

Sang et or

Le journaliste guatémaltèque Carlos Choc a vécu dans la clandestinité, poursuivi par la justice pour « incitation au crime ». Quel crime ? Avoir dénoncé les dégâts infligés à la population maya par la mine de nickel El Estor. Et notamment la pollution du lac Izabal.

Le 27 mai 2017, des dizaines de pêcheurs manifestent contre ces boues rouges. Parmi eux, Carlos Maaz, qui est abattu d’une balle en plein coeur. Le lendemain, un ministre affirme que la police n’était pas armée. Problème : le journaliste a filmé la scène. Avant de se terrer.

Forbidden Stories prend alors sa suite. Apprend que la mine a acheté le silence des victimes. Et retrouve une photo du flic qui tire sur le pêcheur.

En Inde, Jagendra Singh a été battu et brûlé vif. Son crime ? Avoir enquêté sur l’extraction illégale et le trafic clandestin de sable. « Ils m’ont aspergé d’essence », pleure-t-il sur sa civière. Avant de mourir, il donne le nom du policier qui menait le gang. Suicide, a pourtant conclu l’enquête.

Avec l’aide d’une journaliste indienne, Forbidden Stories reprend le dossier. Apprend qu’un ministre est lié au crime. Les témoins ont été corrompus. Le silence de la veuve acheté 40.000 euros. L’enquête prouve aussi que l’Inde, associée à la mafia du sable, a exporté clandestinement du matériau granulaire à l’échelle industrielle, au profit de verriers, de bétonneurs, de fabricants internationaux de cosmétiques, d’ordinateurs ou d’automobiles.

Avant que l’Australie ouvre la mine d’or de Nord-Mara, en Tanzanie, les villageois vivaient des pépites grattées sur les pierres. Depuis, ils ont été expulsés de leurs terres, mais ils reviennent parfois y grappiller un peu de minerai. La mine les appelle « les intrus ». Depuis 2014, 22 intrus ont été abattus sans sommation par la police ou les gardiens. Et les femmes violées. Lorsque Jabir Idrissa Yunus s’est intéressé au sujet, son journal a été interdit.

Alors Forbidden Stories a repris l’enquête.

De fausses pistes en culs-de-sac, les journalistes sont remontés jusqu’au raffineur. Et aux clients vertueux qui lui achètent le minerai sanglant les yeux fermés : Sony, Apple, Microsoft, Dell et tellement d’autres


Sorj Chalandon . Le Canard enchaîné. 26/02/2020


« Projet Green Blood », le 01/03/2020 à 20 h 50 sur France 5, 4 X 52 minutes dans la même soirée.