T’as vu le loup ?

Mais non, nous n’interrogeons pas la grand-mère… !

Nous voilà partis en raquettes dans les Alpes. La base de départ, c’est Annecy.

Du loup, il y en a tout autour. Près d’une vingtaine d’individus dans tout le département, répartis en trois meutes. Aujourd’hui, direction plein sud, vers le massif des Bauges, où des traces de loup (empreintes et excréments) ont été vues récemment. Nos accompagnateurs sont deux employés de l’Office français de la biodiversité (OFB), Pascal Erba et Philippe Faucon-Mouton.

Si l’on interroge ce dernier sur l’étonnant rapprochement entre son métier et son nom de famille, il s’en amuse: « Ma grand-mère s’appelait Faucon, et elle s’est mariée à un M. Mouton. Je suis fier de porter ce nom. Dans le service, on a aussi un collègue qui s’appelle Yoan Lecureuil ; et un autre, Laurent Grillon. »

Nous avons bien précisé à nos accompagnateurs que nous sommes des citadins peu habitués aux longues randos en montagne (surtout le Breton Foolz, dont l’excellent pied marin est peu rompu à la marche en altitude). Sympas, Philippe et Pascal nous ont organisé une balade à notre mesure.

Nous sommes loin des habitations, et également loin des pistes de ski. De plus, il n’y a pratiquement aucun randonneur en cette saison. Bref, la tranquillité parfaite. Inconvénient, cependant : avec nos raquettes, on s’enfonce parfois d’une dizaine de centimètres dans la neige.

Ça monte, bien sûr, mais l’altitude n’est pas très élevée : 1.200 à 1.500 m. En fait, en cette saison, il ne faut pas aller en très haute montagne pour espérer voir des loups. Non pas qu’ils rôdent près des habitations pour faire les poubelles, voire dévorer d’imprudents enfants, mais ils se rapprochent tout simplement de leur garde-manger (à savoir les cerfs, chevreuils ou mouflons, qui fuient les sommets enneigés).

Réalistes, nous ne comptons pas voir directement des loups (pour ça, il faudrait rester des semaines), mais on peut raisonnablement espérer en voir des traces : poils, crottes, empreintes… Et pour cela, on peut faire confiance aux techniciens de l’OFB. Ils ne sont pas des militants, ni pro-loup ni anti-loup, explique Philippe : « On est neutres. On ne retient que les indices dont on est absolument certains. Alors, bien sûr, on nous accuse parfois de minimiser le nombre de loups, et de faire le jeu des pro-loup. »

Précisons qu’il nous a fallu attendre plusieurs semaines avant de partir. Soit parce qu’il y avait des risques d’avalanche, soit parce qu’il avait plu, et donc, aucune chance de trouver des empreintes… La météo idéale serait que la neige soit tombée quatre jours plus tôt, et puis plus rien. Ce n’est pas le cas, mais on fera avec.

Donc, nous montons. Foolz trébuche régulièrement (je tente de le prendre en photo, mais trop tard à chaque fois). La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas besoin de s’écarter du chemin. En effet, les loups ont tendance à marcher sur les sentiers tracés par l’homme. Cela pourrait sembler étonnant de la part d’un animal sauvage qu’on imaginerait plutôt faire du hors-piste. C’est qu’il est moins fatigant pour lui de prendre les voies déjà tracées : une économie d’énergie bien utile quand on vit dans ce genre d’environnement.

La première chose à scruter, ce sont les empreintes dans la neige. D’ailleurs, en voilà, tiens. Mais nos accompagnateurs refroidissent vite nos espoirs frétillants : ce n’est pas un loup. Plutôt un renard, au vu de l’espacement entre les traces. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas tant la forme de l’empreinte qui est déterminante, mais l’allure générale du pas.

Un loup qui marche, cela fait une belle ligne bien droite. Il enfonce sa patte arrière gauche dans la trace de sa patte avant gauche, et idem pour la droite. Là encore, une forme d’économie (décidément, quel feignant, ce loup), vu qu’il est moins fatigant de placer la patte dans une empreinte déjà creusée que dans la neige fraîche. Or le chien ne fait pas ça. Juste avec la forme des coussinets, il serait difficile de distinguer un loup d’un gros chien.

D’ailleurs, même en meute, les loups marchent en file indienne, à la queue leu leu. L’étymo­logie est ainsi confirmée par la biologie, le mot « leu» désignant le loup en ancien français. Vous pouvez donc avoir quatre ou cinq individus qui se suivent en formant une unique trace. Ce n’est que lorsque cette trace se scinde qu’on peut affirmer qu’il s’agit bien de loups… et qu’on peut alors les dénombrer.

Toujours en mode optimiste, nous avançons, de sentiers escarpés en clairières enneigées, via de tumultueux et scintillants ruisseaux. Statistiquement parlant, on a de bonnes chances d’en voir, des traces. Canis lupus est arrivé dans la région au début des années 2000. Aujourd’hui, il y a trois meutes en Haute-Savoie.

Celle du Chablais, dans le nord-est du département, à cheval sur la Suisse, dont la population est estimée entre quatre et dix spécimens. Et deux autres meutes, de deux à quatre loups chacune : l’une vers le plateau des Glières, l’autre au sud de la chaîne des Aravis. Mais malgré cette implantation en Haute-Savoie, pas si facile d’en voir les traces. Le territoire d’une meute peut s’étendre sur 250 km2. Imaginez une surface de plus de 15 km sur 15 km ! Énorme en montagne !

[…]

… À un moment, Pascal et Philippe s’arrêtent.

Ici, en plein milieu du sentier, une carcasse de mouflon a récemment été découverte, vraisemblablement désossée par un loup. Du coup, les techniciens de l’OFF’ ont placé une caméra à cet endroit. Un boîtier métallique ficelé à un arbre qui se déclenche au moindre mouvement. Pascal et Philippe nous enseignent l’art de poser ce genre de caméra. Il faut scier les branches, pour éviter que l’appareil ne se déclenche au moindre coup de vent. Puis trouver la bonne hauteur. Pascal s’entraîne à marcher comme un animal, à quatre pattes devant l’objectif, pendant que Philippe évalue les limites du cadre. On peut même affiner la mise en scène. « S’il y a un rocher au milieu du chemin, on peut pisser dessus, cela va inciter le loup à s’arrêter et faire la même chose pour marquer son territoire. »

Pour compléter la panoplie, Pascal sort de son sac un autre outil du traqueur de piste de loup : le scalpel. « On ouvre le cou de la proie pour voir si c’est vraiment une attaque de loup. Le loup attaque à la gorge, et il sectionne tranchée et larynx, alors que le chien attaque en mordant un peu partout. » De fil en aiguille, nous voilà rendus à l’épineuse question des attaques de loup.

Les employés de l’OFB se contentent de recueillir les données anatomiques sur les proies, qu’ils transmettront à la Direction départementale des territoires, laquelle décidera de l’indemnisation (ou pas) de l’éleveur. En cas d’attaques récurrentes sur un troupeau, le préfet peut autoriser ce qu’on appelle des « tirs de défense » contre le prédateur.

Après le massif des Bauges, nous irons à la pointe d’Utile. Le périple montagnard touche désormais à sa fin. En deux jours, on aura marché 20 km (foi de l’application « sport » de mon téléphone). Mais nous n’avons pas vu la moindre queue d’une empreinte ou d’une crotte de loup.

Au fond, ce n’est guère étonnant, quand on sait que même ceux qui sillonnent la montagne à longueur d’année ne sont pas plus chanceux. Philippe nous le confirme : « En seize ans de terrain, j’ai vu cinq fois des loups. » Cinq fois en seize ans de terrain, alors pensez donc, nous, en deux jours !

Pourtant, il y en a, des loups. Quand nous nous remontons le moral à l’auberge Au Petit Bonheur, devant les succulents beignets de pomme de terre de la tenancière, Jeanne, celle-ci nous le confirme : « J’en ai vu un l’autre jour, sur la route. J’étais en voiture, mais je n’ai pas eu le temps de le prendre en photo. » Jeanne a beau vivre dans son auberge isolée dans la montagne, le loup ne lui fait pas peur. C’est qu’elle les aime, les animaux, Jeanne : elle n’a même pas le coeur à tuer ses coqs, c’est dire.

En fait, le plus frappant est l’écart entre la présence réelle du loup, son impact symbolique et les polémiques qu’il engendre. Tant de ramdam pour si peu de bêtes ! On se dit qu’il en va du loup comme de beaucoup de choses : moins on le voit, plus on en parle.


Antonio Fischetti – excellent reportage paru dans Charlie Hebdo : 19/02/2020 – Extrait.