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Dirigés vers des métiers différents, filles et garçons ne se croisent quasiment pas en bac pro. C’est le cas au lycée des métiers Armand Guillaumin d’Orly (Val-de-Marne), dont la filière de soin à la personne est presque exclusivement féminine.

Sarah tire le drap vers elle. “Fais gaffe, ça tombe pas assez de l’autre côté”, sermonne la lycéenne en blouse blanche. Dans l’exercice du jour (la réfection d’un lit d’hôpital), tous les détails doivent être surveillés, les coins être réalisés au carré. “Regarde, tu relèves le bout du drap, comme ça, avant de border”, continue de professer la jeune fille de 18 ans, un peu boudeuse, à son binôme.

Vincent, petite balafre sur le visage, cheveux relevés en chignon (question d’hygiène), va chercher la couverture et la pose en bout de lit. Avec son camarade Benjamin, deux pas plus loin, il est le seul garçon de cette classe de Terminale professionnelle “Accompagnements, soins et services à la personne” (ASSP) du lycée des métiers Armand Guillaumin d’Orly (Val-de-Marne). “On n’en a jamais beaucoup plus”, convient, las, leur professeure de Sciences médico-sociales et techniques d’animation, Ourida Saraoui.

Ségrégation entre les sexes

“Dans l’imaginaire collectif, le soin et l’hygiène sont réservés aux filles, la mécanique aux garçons, observe-t-elle. Pourtant, porter des malades ou des personnes âgées toute la journée, ça n’en est pas moins un métier pénible.” Dans les lycées professionnels, l’orientation des jeunes est puissamment influencée par ces considérations genrées. Elles font de certains bacs des exclusivités soit féminines, soit masculines, le plus souvent séparés au sein d’établissements différents.

“Dans les bacs pro mécanique ou électricité, on trouve environ 3 % de filles, moins de 1 % dans le bâtiment, pointe la sociologue Prisca Kergoat, maîtresse de conférences à l’université Jean-Jaurès de Toulouse. Elles sont essentiellement cantonnées à l’esthétique, la coiffure et le soin aux personnes [où elles correspondent à 90 % des effectifs, ndlr]. Des filières bien moins nombreuses, et souvent moins valorisées, par rapport à ce qui est offert aux garçons.”

Selon la chercheuse, qui travaille sur le “bien-être” des filles et des garçons en lycées professionnels, cette forme de “ségrégation entre les sexes” commence à se construire dès la petite enfance. “A l’école maternelle, il se joue déjà beaucoup en terme de représentations, à travers les jouets, les loisirs, ou encore les manuels et l’image qu’ils véhiculent de la place de la femme, souvent exclue des sujets scientifiques par exemple”, explique-t-elle.

Ce que les adolescents observent dans la société (peu de femmes sur les chantiers, peu d’hommes dans les métiers de l’accompagnement dans les hôpitaux) et dans le cercle familial est aussi déterminant. “Les modèles familiaux sont encore très stéréotypés. Puisque 80 % des tâches domestiques sont faites par les femmes [selon une enquête Ifop d’octobre 2019, 73 % des femmes estiment en avoir plus la charge que leurs conjoints, ndlr], elles sont donc plus facilement associées au soin, au ménage, à la garde d’enfants”, explique Prisca Kergoat.

“Ca ne devrait pas exister des métiers d’homme ou de femme. Surtout pas dans la santé, où on soigne tout le monde sans distinction”, estime Carine, 17 ans. “Mais les hommes ont même du mal à laver leurs propres enfants, ils vont pas aller laver les personnes âgées dans les maisons de retraite !, rebondit Djenaba, bras croisés et cheveux bruns aux mèches blondes.

Vincent, lui, sait depuis longtemps qu’il veut devenir aide-soignant. Alors qu’il était tout petit, sa mère, avec laquelle il vit seul, lui parlait déjà de son métier. Une profession forte d’un “contact humain” qui attire toujours autant le jeune garçon.

Lorsque, au collège, Vincent a annoncé son souhait de s’orienter en ASSP, on a essayé de l’en dissuader. “Mes profs et conseiller d’orientation m’ont dit qu’il n’allait y avoir que des filles, que ça risquait d’être bizarre. Mais moi je m’en fous”, tranche le jeune homme.

Même son de cloche du côté de Benjamin, le second garçon du groupe. “Aux journées portes ouvertes, on m’a fait plein de blagues sur le fait que j’allais me retrouver seul au milieu de plein de filles, que j’allais être le chouchou”, grimace-t-il. Autant de réflexions qui peuvent dissuader garçons ou filles de se diriger vers des voies qui ne leur seraient pas “dédiées”.

Première difficulté : trouver des entreprises pour les accueillir pour un apprentissage (meilleur moyen de s’insérer après le bac), ou lors de leurs stages (obligatoires afin de valider le diplôme). “Peu d’employeurs en mécanique ou en construction acceptent de les prendre. Ils utilisent souvent le prétexte, galvaudé, du manque d’un deuxième vestiaire pour justifier le refus de prendre des femmes, explique la chercheuse. C’est une inégalité dans l’accès à l’apprentissage. Celles qui y parviennent sont ensuite confrontées à des situations difficiles dans des collectifs masculins qui ne les épargnent pas, entraînant un taux de décrochage très important chez ces jeunes filles.” Une double peine pour des lycéennes souvent en rupture avec l’école, pour lesquelles l’orientation en professionnel s’est parfois faite dans la frustration et auxquelles on ferme encore de nouvelles portes.

Concernant la mixité au sein des filières, on n’observe aucune évolution sur les trente dernières années. La faute à une indifférence du grand public pour le lycée professionnel, qui, en 2019, accueillait près de 21 % de bacheliers, mais aussi aux entreprises liées à ces formations, qui restent sclérosées par rapport à cet enjeu.


Alice Raybaud . Les Inrocks. Titre original : « Comment les lycées professionnels reproduisent les strééotypes de genre ». Source (Extrait)