Étiquettes

Le 24 janvier 2020, Ségolène Royal a été démise de ses fonctions d’ambassadrice des pôles.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce boulot n’est pas forcément une méga-planque. Nous avons rencontré Laurent Mayet, le créateur de l’ambassade des pôles : il nous explique à la fois ses enjeux très concrets pour tenter de sauver la banquise… et l’inaction de Ségolène Royal dans ce domaine.

Il y a des endroits où il est peinard d’être ambassadeur. Aux Maldives ou au Vatican, le seul risque est d’avoir des petits-fours trop salés ou pas assez de champagne. Alors, pensez donc, ambassadeur des phoques et des manchots, à part se faire photographier sur la banquise en versant une larme sur le réchauffement climatique, quoi foutre ? Eh bien, détrompez-vous : pour un ambassadeur des pôles qui veut bosser, il y a de quoi faire.

Le mieux placé pour nous parler de cette fonction s’appelle Laurent Mayet. Cet élégant quinquagénaire, agrégé de physique et titulaire d’un diplôme de philosophie des sciences, est aujourd’hui inspecteur général de l’Éducation nationale. Mais surtout, c’est à lui qu’on doit la création de cette fameuse ambassade des pôles.

Abandonnez les clichés bling-bling : «Cette ambassade n’est qu’un bureau au ministère des Affaires étrangères avec une assistante. » Ici, pas de queues-de-pie. Quant au boulot, il consiste d’abord à mettre en relation les différents ministères (Écologie, Défense, Recherche…) autour d’une foule de questions, liées à la pêche, à la navigation ou à l’exploitation des ressources (pétrole, gaz, minerais…). Ensuite, à se rendre aux réunions internationales, où Laurent Mayet soutient que «la France peut réellement avoir un poids pour défendre les régions polaires ». Cependant, ce poids n’est pas venu seul.

L’histoire débute à la fin des années 1990. Laurent Mayet est alors journaliste, ce qui lui donne l’opportunité d’effectuer quelques voyages sur la banquise. «Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose pour protéger ces régions. Et j’ai créé un groupe de réflexion et d’action baptisé le Cercle polaire. » Laurent Mayet a ensuite l’idée de contacter Michel Rocard, alors député européen. «Il avait une légitimité, puisqu’il était le père du protocole de Madrid, en 1991, qui protège l’Antarctique. »

Ensemble, ils rédigent, en 2008, la résolution du Parlement européen pour la gouvernance arctique. «Puis nous avons rencontré Bernard Kouchner, qui nous a dit qu’il fallait absolument créer une mission diplomatique sur les pôles car personne ne s’en occupait au sein des pouvoirs publics. Et c’est comme ça qu’en 2009 Michel Rocard est devenu ambassadeur en charge de la négociation pour les pôles. »

Laurent Mayet est successivement conseiller puis adjoint de Michel Rocard, et à la mort de ce dernier, en 2016, il est nommé «représentant spécial pour les pôles ». Pourquoi pas ambassadeur ? « Si on est un diplomate de carrière ou une ancienne ministre, on est plutôt ambassadeur. Sinon, on est représentant spécial, mais ce sont les mêmes responsabilités. » Sans tarder, Laurent Mayet s’attelle à la mise en œuvre de la feuille de route nationale pour l’Arctique. Tout allait bien… Jusqu’à ce beau jour de 2017, où Ségolène Royal est soudainement propulsée ambassadrice des pôles (coup de pouce de François Hollande, disent quelques sources bien informées).

Au début, Laurent Mayet pense pouvoir travailler avec l’ancienne ministre. Mais il déchante vite. « J’ai commencé par lui faire une note dans laquelle j’avais résumé l’Arctique et l’Antarctique en quatre points chacun, et j’ai tout de suite vu Ose cette note ne l’intéressait pas. Quand je lui parlais de la feuille de route sur l’Arctique, elle trouvait ça trop technique. Quand je lui parlais de la pêche, c’était aussi trop technique. Or il n’y a que du technique dans ces dossiers. »

En plus de se désintéresser du fond, la toute fraîche débarquée polaire n’attache pas plus d’importance aux rapports humains. C’est le comble, pour Laurent Mayet : « Je suis particulièrement sensible à la cordialité des rapports entre les gens, et Mme Royal employait un ton qui est à la limite de ce que je peux supporter. J’ai vite senti que cela n’allait pas fonctionner, et j’ai démissionné au bout de trois mois. »

Deux ans plus tard, pas grand-chose à sauver dans l’aventure (ou plutôt la mésaventure) polaire de Ségolène Royal. Certes, elle vient de publier un bilan de 300 pages sur son activité, mais il en faut plus pour bluffer l’ex-conseiller de Rocard : « Elle a fait du volume dans ce rapport, mais vous pouvez avoir des réunions dans tous les sens, ce n’est pas forcément le travail d’un ambassadeur des pôles. Ce dont je suis sûr, c’est que tous les dossiers ont été mis en sommeil. Sur le plan national, Mme Royal a contribué à détricoter l’émulation interministérielle, parce qu’il n’y a pas eu de réunions entre les services. Et pour ce qui est de la représentation de la France dans les enceintes intergouvernementales sur l’Arctique, il n’y a pas eu grand-chose non plus. »

La seule dimension de la fonction pour laquelle Laurent Mayet reconnaît un certain actif à Ségolène Royal, c’est la représentation médiatique : «Elle est effectivement allée trois fois à la conférence du Cercle arctique en Islande, mais c’est une sorte de foire internationale de l’Arctique. » Le genre de raout pour bla-bla de salon et photos souriantes, mais où l’on ne traite pas des dossiers « techniques ».

Au final, un bilan très globalement négatif, tranche Laurent Mayet : «Placer Ségolène Royal à ce poste était une erreur de casting de part et d’autre. Elle pensait que c’était un poste d’un grand rayonnement alors que c’est un poste très besogneux, peu gratifiant, et sans les confortables indemnités de résidence des ambassadeurs en poste à l’étranger. Et le Quai d’Orsay s’est aussi trompé en pensant que Ségolène Royal pourrait faire le job. »

En attendant, pour qui veut vraiment défendre les pôles, les chantiers se bousculent. Il y a l’Arctique, c’est-à-dire le pôle Nord. Huit pays (Canada, Russie, Suède, Norvège, Finlande, États-Unis, Danemark, Islande) se partagent ce territoire, et ils s’apprêtent déjà à bondir sur les ressources (gaz, pétrole…) bientôt accessibles à cause de la fonte des glaces. La France n’a pas de territoire là-bas, mais elle a quand même son mot à dire, puisqu’elle fait partie des treize pays dits observateurs (avec l’Allemagne, la Chine, la Pologne…) du Conseil de l’Arctique.

Dans ce cadre, l’ambassadeur des pôles doit plaider la cause de ce qu’on nomme «intérêt général ». On pourrait imaginer de beaux discours aussi lyriques que vains les uns que les autres (en version crue : branlette diplomatique). Pourtant, Laurent Mayet soutient que cela peut donner des résultats très palpables : «Par exemple, en janvier 2019, la communauté internationale a adopté l’une des propositions de Michel Rocard qui interdit la pêche dans l’océan Arctique central. »

Et puis, au pôle Sud, il y a aussi l’Antarctique. Ce continent n’appartient à aucun État, et seules les activités scientifiques y sont autorisées. Malheureusement, ((depuis environ trois ans, les Chinois et les Russes ont décidé de violer le tabou, en parlant d’exploiter à terme les ressources minérales de l’Antarctique ».

Chaque année, la communauté internationale se réunit durant toute une semaine pour débattre de l’Antarctique, et des décisions utiles peuvent en sortir, rapporte Laurent Mayet : «En 2012, avec M. Rocard, nous avons découvert que beaucoup de pays n’avaient pas signé le traité de Madrid sur la protection de l’Antarctique. On s’est mis au travail pour que ceux qui ne l’avaient pas encore fait le signent. Il y a aussi eu des avancées sur la protection des aires marines. »

Et il y aurait encore bien d’autres combats à mener. Royal virée, qui prendra la suite ? Sur ce point, Laurent Mayet ne transige pas : «Si on veut absolument nommer quelqu’un qui fait la « une » des journaux, on risque de retomber dans la même erreur de casting qu’avec Mme Royal : il faut arrêter de confondre le showbiz et la politique. »

Les ours polaires sont déjà des icônes malgré eux. Ils n’ont pas besoin d’être défendus par d’autres figures médiatiques, mais par des spécialistes qui prennent à bras-le-corps ces dossiers que Ségolène Royal jugeait trop «techniques », mais qui sont pourtant le seul moyen d’espérer aboutir à des lois contraignantes pour la préservation des régions polaires.


Antonio Fischetti. Charlie hebdo. 12/02/2020