Re Trump … pour 4 ans ?

Elle était chic, jolie et fumait comme une Européenne.

Avec son bonnet en laine parfaitement perché sur son épaisse tresse noisette, c’était une Américaine atypique, comme savent l’être les Américaines, typiquement.

Une Alanis Morissette 2.0. L’Europe ne produit pas ce modèle de femmes. Elles me rassurent, comme l’Empire State Building.

Je ne sais plus comment on a commencé à parler, mais très vite, c’est parti sur la politique – un point d’honneur, de nos jours, d’amener les Américains sur ce terrain, qu’ils puissent affirmer avec force qu’ils n’ont pas voté Trump. Mais la conversation n’a pas pris ce chemin. Shelby ne ressent pas le besoin de s’excuser au nom de son pays (elle a voté Clinton, si vous voulez savoir).

Mais la vie politique US la rend dingue, surtout le puritanisme de la chasse aux sorcières menée par la gauche. Sur la race, le genre, ou tout autre sujet sensible, elle a eu sa dose de bien-pensance.

D’après Shelby, l’establishment est désormais intégralement progressiste. Toute la censure, tout l’acharnement bienséant vient de ce qui fut autrefois la contre-culture. De la gauche. Et Shelby, elle en a sa claque du comme-il Fautisme*.

J’y repense à cause du vote de l’Iowa, lancement officiel du long et pénible processus de la primaire démocrate pour 2020. Le Meccano de l’élection, tableau singulièrement dénué de charisme, a été rendu comique par l’échec de l’appli censée moderniser le système de vote (vu l’âge des électeurs, le pigeon voyageur aurait probablement été plus intuitif).

Résultats retardés, revendication simultanée de la victoire par les équipes de Bernie Sanders et de Pete Buttigieg, une farce sordide.

Pourquoi l’État blanc et vieillissant de l’Iowa est-il le premier à voter? Pourquoi est-ce important ? Je ne sais trop. Eux non plus.

Qui a vu deux épisodes d’À la Maison-Blanche en sait autant qu’eux et moi. Si, dans le monde de Trump et du Brexit, l’absurde concours de beauté qui se fait passer pour une élection chez les anglophones est incompréhensible à vos yeux, c’est signe que vous n’êtes pas en état de mort cérébrale. Ajoutez un zeste d’incompétence à la Louis de Funès sur toute cette inconséquence très XIXe siècle, et Donald Trump a soudain l’air un chouïa moins bête et moins gênant.

Entre son âge, son mode de vie, son image, on attend de Shelby une perspective progressiste-même paresseusement ou malhabilement radicale. Loin de là. Elle sait que Trump est un idiot mais ne peut réprimer une certaine admiration pour son numéro de dingo, en ce qu’il a d’indéniablement punk.

Je ne saurais assez insister sur le choc que c’est de constater qu’une fille comme Shelby, cette fée frénétique, cette petite nana idéale venue de Portland, puisse être, même vaguement, même à son corps défendant, charmée par l’insubordination puérile de Donald Trump. Choquant mais, quand on y pense, pas si surprenant.

C’est le côté punk. Shelby a raison. Face au jeu pipé des Saints Démocrates, Trump est transgressif, provocateur. Quasiment rock and roll. Comparé à la rectitude professionnelle d’Elizabeth Warren, à l’égalitarisme empoté de Bernie Sanders et à la probité bien rasée de Pete Buttigieg, Trump peut passer pour Jack Kerouac. Si vous ne faites pas gaffe.

Or s’il y a la moindre chance pour qu’une portion des Alanis Morissette à la Shelby vote pour lui, alors ce crétin de Donald Mugabe Trump, le plus raté des présidents de l’histoire de l’Amérique et l’homme le plus con dont nous ayons entendu parler, sera réélu. À coup sûr.


Robert McLiam Wilson. Charlie hebdo. 12/02/2020


Traduit de l’anglais par Myriam Anderson.

*En français dans le texte.