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 […] Aussi récente que rapide, cette ruée [vers l’Or] a pris de court les États du Sahel, déjà déstabilisés par les mouvements djihadistes et les trafics en tout genre, notamment de drogue. […]

 « L’or, c’est un don du ciel. Ça a changé la vie des gens ici », répète M. Ahmed G. Natif d’Arlit, ville du nord du Niger. Pourtant, il est loin d’avoir fait fortune : avant de découvrir de l’or, il lui a fallu acheter des permis d’exploitation et du matériel, embaucher des mineurs et les nourrir. Sa nouvelle occupation lui permet à peine de faire vivre sa famille. « Je ne gagne pas plus d’argent que quand je transportais des touristes, mais c’est mieux que d’attendre à ne rien faire », lâche-t-il. D’autres, en revanche, sont parvenus à s’enrichir rapidement en profitant des cours élevés de l’or. Les commerçants nigériens peuvent vendre 45.000 dollars (environ 40.000 euros) chaque kilogramme de métal jaune à leurs acheteurs de Dubaï (2). Une fortune colossale dans un pays où le salaire minimum atteint à peine 30.000 francs CFA (45 €)…

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« Une nébuleuse de sites miniers »

Parmi les orpailleurs, on trouve d’anciens mercenaires touaregs d’origine nigérienne, revenus de Libye après la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, et souvent armés ; des ouvriers licenciés par Areva après la fermeture du site minier d’Imouraren, en 2015 ; des bandits à la petite semaine, des chauffeurs, comme M. G., ou encore d’anciens rebelles touaregs qui n’ont pas trouvé à se réinsérer malgré les accords de paix signés en 1995 et 2009 (3).

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La première ruée vers la bande sahélo-saharienne […] a eu lieu au Soudan en 2011. Elle a commencé dans le Nord, aux abords de la vallée du Nil, puis s’est étendue à l’Ouest, au Darfour, une région en guerre depuis plus d’une décennie. […] Après le Darfour, le « front pionnier » se déplace d’est en ouest, sans contrôle, prenant les États au dépourvu. Hors de tout cadre légal, des individus équipés à peu de frais […] découvrent des gisements au Tchad, notamment dans le Nord, en 2013 ; puis dans le sud de la Libye et au Niger, en 2014 ; en Mauritanie, en 2016 ; et, plus récemment, en 2018, dans le nord du Mali.

« Les États de la région ont tous tenté d’encadrer l’activité, mais ils ont adopté des stratégies différentes », nous explique le géographe Laurent Gagnol.

  • L’Algérie et le Tchad ont interdit l’orpaillage artisanal et répriment, parfois dans le sang, l’extraction clandestine.
  • Le Soudan et la Mauritanie essaient de contrôler la filière en construisant des centres de traitement de la roche, où l’on dissocie l’or de la pierre à l’aide de procédés chimiques.
  • Le Niger a adopté une voie médiane : si les sites de l’Aïr et de Tchibarakaten sont tolérés, celui du Djado, fermé depuis trois ans, semble être destiné à une société industrielle étrangère.

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À court terme, les effets de l’orpaillage semblent positifs pour l’économie. Si les mineurs viennent parfois de très loin, chaque site demeure peu ou prou contrôlé par les communautés locales, qui en sont les premières bénéficiaires : les Touaregs dans l’Aïr, à Tchibarakaten et dans la région de Kidal, au Mali ; les Toubous dans le Djado, et à Miski au Tchad ; les Zaghawas et les Arabes au Darfour… En définitive, nous explique Laurent Gagnol, l’activité a « un effet d’entraînement indéniable sur l’économie régionale », car les orpailleurs, conscients que la ressource n’est pas inépuisable, réinvestissent généralement l’argent gagné dans la construction, le commerce ou l’élevage.

Pollution chimique et accidents mortels

[…] Mais le conte de fées peut aussi tourner au cauchemar. Au Darfour, en 2013, un conflit pour le contrôle des mines a opposé les milices janjawid, qui terrorisent les populations de cette région depuis des années, et des tribus arabes : des centaines de morts et près de 150.000 personnes déplacées. Dans le nord du Tchad, dans la zone de Miski, la soif de l’or a abouti à la constitution d’un groupe d’autodéfense qui s’est transformé au fil du temps en rébellion armée contre l’État central. En quelques semaines, en 2013, le Tibesti, dont la population est estimée à environ 25.000 personnes (essentiellement des Tedas), a vu affluer des dizaines de milliers d’orpailleurs. « C’était devenu invivable, raconte un habitant de la région joint par téléphone. Ils nous prenaient l’eau, qui est rare dans cette zone. Ils polluaient les sols avec les produits chimiques nécessaires pour extraire l’or, comme le cyanure et le mercure, tuant notre bétail. Ils coupaient les arbres et chassaient le gibier. » Les tensions ont débouché à partir de 2014 sur des affrontements armés, d’abord entre les Tedas et les orpailleurs venus d’ailleurs, puis entre les Tedas et les forces de sécurité tchadiennes, accusées de couvrir le pillage.

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Comme souvent, les principaux gagnants sont ceux qui peuvent investir un capital important pour acheter des machines et engager des mineurs (des hommes d’affaires qui vivent pour la plupart dans les capitales), ainsi que les commerçants qui revendent l’or à l’étranger, parfois sans payer les taxes dues à l’État. […]

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Les dégâts sur l’environnement inquiètent également les populations locales, et plus particulièrement les éleveurs, dont les bêtes sont rendues malades par l’eau polluée. […] Dans le Sahara, l’or se trouve parfois sous forme de pépites. Mais, la plupart du temps, il est aggloméré aux roches. Il faut donc concasser et broyer la pierre, puis extraire le précieux minerai de la farine ainsi obtenue à l’aide de cyanure ou de mercure. Certains centres de traitement, très polluants, sont construits à proximité de grandes villes. L’activité exige en outre une grande quantité d’eau, dans une zone où celle-ci est rare. À long terme, l’orpaillage pourrait rendre la vie impossible dans ces zones déjà très hostiles.


Rémi Carayol. Le Monde Diplomatique. Titre original : « Pour tout l’or du Sahel ». Source (extrait)


  1. Lire « Les migrants dans la nasse d’Agadez », Le Monde diplomatique, juin 2019.
  2. Cf. David Lewis, Ryan McNeill et Zandi Shabalala, « Gold worth billions smuggled out of Africa », Reuters Investigates, 24 avril 2019.
  3. Lire Philippe Leymarie, « Comment le Sahel est devenu une poudrière », Le Monde diplomatique, avril 2012.
  4. Cf. Emmanuel Grégoire et Laurent Gagnol, « Ruées vers l’or au Sahara : l’orpaillage dans le désert du Ténéré et le massif de l’Aïr (Niger) », EchoGéo, 2017.
  5. Cf. Raphaëlle Chevrillon-Guibert, Laurent Gagnol et Géraud Magrin, « Les ruées vers l’or au Sahara et au nord du Sahel. Ferment de crise ou stabilisateur ? », Hérodote, n° 172, Paris, 2019.
  6. Ibid.
  7. Ibid.
  8. Cf. Jérôme Tubiana et Claudio Gramizzi, « Lost in trans-nation. Tubu and other armed groups and smugglers along Libya’s southern border », Small Arms Survey, Genève, décembre 2018.