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 […] Symbole d’amour et de beauté fugace, la rose coupée cultivée sous les tropiques par une main-d’œuvre bon marché gagne les pays riches par avion-cargo.

Son cycle de vie illustre les ambiguïtés d’un culte commercial des produits naturels qui ruine l’environnement. […] Le cycle de vie d’une rose commence huit ans avant qu’une benne à ordures ne l’emporte vers l’incinérateur. Dans une roseraie allemande, néerlandaise ou française, les hybrideurs croisent pollens et pistils de plants différents pour marier leurs caractéristiques de résistance, de forme et de productivité.

Cette dernière se mesure en nombre de tiges au mètre carré, indicateur crucial qui, pour une fleur de supermarché cultivée à basse altitude, monte jusqu’à 240. Le choix des formes et des couleurs dépend largement de la mode florale du moment, elle-même indexée sur la mode vestimentaire.

Ainsi la filière renouvelle-t-elle régulièrement ses variétés. Comme le goût dans les tomates industrielles (1), le parfum des roses n’occupe que la dernière place dans la liste des critères de qualité. […]

Un exploitant achète une variété au prix de 1 dollar (2) le plant, puis verse 0,15 dollar de redevance chaque année. […]

Pesticides, fongicides et bactéricides

Si la culture de la rose remonte à l’Antiquité, c’est au XIXe siècle que les techniques d’hybridation façonnent la rose moderne, avec ses grosses fleurs et ses tiges droites. Après-guerre, elle suit l’industrialisation agricole, la mécanisation, la révolution phytosanitaire. La filière se met à chauffer ses serres en hiver pour produire des variétés qui, autrement, pousseraient mal sous les climats européens.

Avec le choc pétrolier des années 1970, cette démarche s’avère moins rentable, d’autant qu’une concurrence se fait jour sur d’autres continents. Les industriels misent alors sur les climats équatoriaux, avec une main-d’œuvre et des terres bon marché, comme dans les Andes de Colombie et d’Équateur (environ 15 dollars par jour de travail en 2018).

Une dizaine d’années plus tard, les producteurs européens investissent les montagnes kényanes (3-4 dollars par jour) et éthiopiennes (environ 1 dollar par jour), géographiquement plus proches de leurs marchés consommateurs.

Ces pays disposent de trois ressources essentielles : le climat, l’eau et la main-d’œuvre. […] À l’origine, les exploitations occupaient des terres très fertiles, mais, ces monocultures étant sujettes à de nombreuses maladies, contractées notamment via les racines, depuis les années 2000 les rosiers poussent non plus dans le sol, mais sur un substrat végétal ou synthétique inerte.

Les roses boivent beaucoup : de sept à treize litres d’eau par bouton selon les systèmes de culture. Et les millions de plants ponctionnent goulûment les ressources hydriques locales, voire nationales. D’autant que, souvent, les producteurs se servent gratuitement dans les lacs ou les nappes phréatiques.

La région de la savane de Bogotá (centre de la Colombie) comme les lacs kényans et éthiopiens (3) ont ainsi subi une double crise de l’eau : pénurie pour les populations autochtones et contamination des sources qui affecte la santé humaine et les écosystèmes.

Des mobilisations locales et leurs relais internationaux ont contraint les entreprises à changer leurs pratiques. Les plus importantes assurent que la récupération des eaux de pluie et la réutilisation des eaux usées divisent par deux leur consommation. L’arrosage et l’alimentation s’opèrent désormais au goutte-à-goutte, l’eau charriant les engrais et autres produits phytosanitaires dans le substrat hors-sol.

[…] La rose demande beaucoup de soins. Une fleur coupée ne peut avoir aucune tache sur un pétale ou une feuille : elle doit être une « reine », une « splendeur », une créature d’« élite », comme le suggèrent les noms de grosses entreprises colombiennes (4). Pour ne prendre aucun risque, on asperge les plants de pesticides, fongicides et bactéricides.

Les producteurs ne communiquent guère de chiffres, mais Khaoula Toumi, docteure en agronomie de l’université de Liège, a observé que les fleurs contenaient « de cent à mille fois plus que ce qui est autorisé dans l’alimentation (5)  ». Dans les villages de la savane de Bogotá, certaines travailleuses s’inquiètent des fausses couches, des malformations des enfants ou des cancers. […]

Quinze jours avant la Saint-Valentin, des bus amènent pour la récolte des ouvriers venus des régions pauvres du pays, ainsi que des migrants vénézuéliens. Soudain, les journées de travail passent de dix heures à seize heures, en moyenne. La récolte implique des gestes répétitifs, à une cadence de 350 fleurs coupées et chargées par heure. Sitôt l’opération effectuée, on transporte les végétaux dans des hangars réfrigérés à 4 °C pour suspendre l’ouverture du bouton et le flétrissement.

Là, d’autres équipes de femmes enlèvent feuilles et épines, trient, recoupent, emballent, appliquent du fongicide et assemblent des bouquets pour les supermarchés. Les fleurs jugées non conformes, à cause d’une plus faible densité en pétales, d’une tige courbée, de petites taches ou de légères variations de couleur, seront soit détruites, soit vendues à bas prix sur le marché national.

Pas de vague du bio

La récolte se poursuit, et déjà commence le va-et-vient des camions réfrigérés vers l’aéroport (la proximité de cette infrastructure compte au nombre des critères de choix des zones de production). Le ballet routier s’effectue sous protection, pour éviter les vols ou l’introduction de stupéfiants, et sous l’œil discret d’enquêteurs qui traquent les convois n’ayant pas payé les redevances aux hybrideurs occidentaux.

Le maintien de la chaîne du froid jusqu’aux entrepôts du client accroît considérablement le coût du transport. Tandis que les fleurs produites en Colombie et en Équateur sont majoritairement destinées au marché américain (0,85 dollar par kilo transporté), celles venues du Kenya ou d’Éthiopie voyagent vers l’Europe.

Le transport représente 90 % de l’impact carbone des fleurs kényanes. Mais les cultures néerlandaises sous serres éclairées et chauffées auraient une empreinte six fois supérieure (7).

Deux jours après la coupe, les palettes de roses arrivent à Aalsmeer, la Bourse mondiale des fleurs située aux Pays-Bas, ou à Miami, la plaque tournante du secteur pour l’Amérique du Nord. Là, elles sont mises aux enchères auprès des grossistes et des supermarchés, puis acheminées par camion dans les centres de distribution des grandes villes. Elles parviennent chez le fleuriste cinq jours après la coupe.

La vente d’exportation s’effectue en dollars : 20 à 30 cents environ la rose à la sortie de la ferme, 80 cents aux détaillants et 1,50 dollar pour le consommateur. Un tarif qui double ou triple à la Saint-Valentin. […]

Les fleurs arrivent chez le fleuriste quelques jours avant la fête calendaire, au moment où des campagnes de publicité exaltent la beauté des roses. Commence alors une nouvelle série de manipulations, « les bottes et les mains dans l’humidité. En vérité, c’est un travail sale », commente un fleuriste français.

Contrairement à ce qui est la règle pour les fruits et légumes, la réglementation n’exige aucun étiquetage sur la provenance des fleurs. Ainsi, peu de clients savent que la quasi-totalité des roses viennent des pays équatoriaux (9).

Les fleuristes connaissent la charge chimique utilisée dans la production, mais ils ne perçoivent pas de danger pour eux. Khaoula Toumi a pourtant relevé des résidus de plus de cent substances toxiques sur les mains des fleuristes belges, et soixante-dix dans leur urine (dont certaines interdites en Europe).

Au motif qu’on ne mange pas (ou plus) les fleurs, l’industrie horticole échappe partiellement aux débats et aux normes sanitaires ; elle n’est pas touchée par la vague du bio. La filière a mis en place des labels « verts », mais il s’agit d’auto-certification ou d’organismes privés dépendant des industriels. « Les travailleurs sont écartés de l’évaluation des pratiques », précise M. Zamudio.  


Zulma Ramirez & Geoffroy Valadon – Membres du collectif La Rotative. Le Monde Diplomatique. Titre original : « allons voir si la rose ». Source (extrait)


  1. Lire Jean-Baptiste Malet, « Le capitalisme raconté par le ketchup », Le Monde diplomatique, juin 2017.
  2. Soit 0,90 euro début janvier 2020.
  3. Lire Christelle Gérand, « La rose assèche les lacs d’Éthiopie », Le Monde diplomatique, avril 2019.
  4. Queen’s Flowers, Splendor Flowers, Elite Flower.
  5. Khaoula Toumi, « Exposition des travailleurs aux résidus de pesticides sur les fleurs coupées et sur les produits horticoles », université de Liège, 2018.
  6. Mauricio Restrepo et al., « Prevalence of adverse reproductive outcomes in a population occupationally exposed to pesticides in Colombia », Scandinavian Journal of Work, Environment and Health, Helsinki, vol. 16, n° 4, août 1990 ; Marcela Varona et al., « Alteraciones citogenéticas en trabajadoras con riesgo ocupacional de exposición a plaguicidas en cultivos de flores en Bogotá », Biomédica, vol. 23, n° 2, Bogotá, 2003.
  7. Adrian Williams, « Comparative study of cut roses for the British market produced in Kenya and the Netherlands », Cranfield University, 2007.
  8. Damian Paletta, « In rose beds, money blooms », The Washington Post, 10 février 2018.
  9. En France, 99 % des roses coupées sont importées. « Bilan annuel. Commerce extérieur français des produits de l’horticulture » (PDF), FranceAgriMer, Paris, 2016.