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Aucun décideur public ou privé de premier plan ne peut désormais faire l’impasse sur le défi climatique… du moins en paroles.

Cette victoire idéologique du mouvement écologiste doit, certes, se traduire en mesures concrètes. Mais elle ouvre aussi un autre champ de réflexion, du « fait de son instrumentalisation contre la démocratie par les tenants du capitalisme vert ».

  • « Les mesures qu’il faudrait prendre seront difficilement acceptées. On peut dire que la lutte contre le changement climatique est contraire aux libertés individuelles, et donc sans doute à la démocratie », affirme le climatologue François-Marie Bréon (1).
  • « Moi, je ne prétends pas avoir les solutions [pour lutter contre le réchauffement de la planète], il y a des experts bien plus compétents pour ça », explique pour sa part l’astrophysicien Aurélien Barrau, avant d’ajouter que, ce dont il est sûr, c’est de la nécessité de prendre des « mesures coercitives, impopulaires, s’opposant à nos libertés individuelles » (2).
  • La tentation de subordonner la démocratie à l’impératif climatique se répand comme une petite musique d’ambiance. « Longtemps taboue, l’idée d’une nécessité de la contrainte, de la prise de décisions impopulaires, commence à faire son chemin », note le journaliste Stéphane Foucart. Et de conclure : « L’alternative est sombre : renoncer à la forme actuelle de la démocratie pour endiguer le réchauffement, ou attendre que celui-ci ait raison de la démocratie ? » (3).

Contrairement à ce que prétendent les quelques scientifiques qui pétitionnent dans Valeurs actuelles (4), le changement climatique est une réalité. […] La mise en place, le 4 octobre 2019, de la convention citoyenne pour le climat (CCC) concentre les impensés démocratiques de ce discours, en apparence frappé au coin du bon sens et de la « nécessité d’agir avant qu’il ne soit trop tard ». […] Ce discours à première vue raisonnable tient pour acquises des choses qui, en réalité, ne le sont pas.

[…]

Si la démocratie s’accommode par nature de la contrainte exercée au nom de l’intérêt général sur les citoyens, l’incertitude provient ici de la croyance en une définition objective du progrès écologique, en dehors d’une analyse économique et d’une prise en compte des rapports de forces sociaux. C’est pourquoi la CCC accorde un rôle central aux « experts » chargés de permettre l’émergence de solutions « bonnes », c’est-à-dire fondées sur une sorte de vérité scientifique. […]

La limitation des gaz à effet de serre, par exemple, est une question politique qui implique des secteurs aussi divers que la production d’énergie (électricité, chauffage) et de carburant (voitures, aviation ou transport maritime), mais aussi l’exploitation forestière, l’agriculture ou l’élevage intensif. La définition des mesures les plus efficaces et l’ordre des priorités ne s’imposent pas spontanément. Il ne suffit pas d’en appeler à la coercition : il faut dire sur quoi (et sur qui) celle-ci doit porter.

Après des décennies de folie due aux transports, dont les prix bas ignorent le coût de la destruction de l’environnement, on commence par exemple à peine à s’interroger sur les dégâts du tourisme de masse.

En outre, l’expérience montre que le verdict des « experts » n’est pas exempt de tout tropisme, comme le reflète, dans le domaine économique et financier, l’unanimisme libéral de ceux qui pérorent sur les plateaux télévisés, dans les cabinets ministériels ou dans les institutions internationales.

Toutes les craintes sont permises quand on apprend que parmi les douze personnalités « impartiales » chargées de sélectionner les experts de la CCC figure Mme Catherine Tissot-Colle, cadre dirigeante d’Eramet, une multinationale de l’extraction minière particulièrement polluante (7). On aurait pu imaginer une mentore plus neutre… […] Tel qu’il se répand dans les médias, le discours sur le réchauffement climatique quitte imperceptiblement le monde de la science et de la pensée (où il est solidement construit) pour s’installer dans celui de la croyance, en des vérités socialement déterminées et soustraites à la réflexion critique. […]

Les effets du réchauffement climatique et de la pollution à grande échelle paraissent si terrifiants (et ils le sont effectivement) qu’ils poussent sur le devant de la scène des idées monstrueuses. Sans doute ceux qui, encore minoritaires, évoquent avec insistance une remise en question des libertés s’imaginent-ils définir les limites qui affecteront celles des autres. Si on restreint le tourisme de masse, par exemple en limitant le tonnage des bateaux de croisière ou en renchérissant le coût du transport, les classes aisées n’en pâtiront pas, car elles trouveront d’autres moyens de faire le tour du monde. […]

L’image d’un « Homo sapiens » prédateur

Ainsi, l’argument écologique pourrait devenir un outil disciplinaire au service de la classe dirigeante, qui l’utiliserait pour culpabiliser les populations. Il permet en outre d’ouvrir une brèche dans la démocratie au moment où celle-ci est contestée par une partie des élites, qui reprochent au peuple de mal voter. […]

[…] Sans entrer dans une discussion philosophique sur l’existence d’une nature humaine, l’être humain est-il responsable (par le simple fait qu’il est un Homo sapiens prédateur) du changement climatique, ou bien est-ce, par exemple, la culture industrielle qui s’est imposée au détriment d’une culture paysanne plus en phase (par nécessité) avec la nature ? […]


Anne-Cécile Robert. Le Monde Diplomatique. Titre original : « Au nom de l’urgence écologique ». Source (extrait)


  1. Aurore Coulaud, « François-Marie Bréon : “La lutte pour le climat est contraire aux libertés individuelles” », Libération, Paris, 29 juillet 2018.
  2. Anna Benjamin, « Climat : Aurélien Barrau, météorite médiatique ? », L’Express, Paris, 10 octobre 2018.
  3. Stéphane Foucart, « Climat : la démocratie à l’épreuve de l’environnement », Le Monde, 3 janvier 2019.
  4. « Pour en finir avec l’alarmisme climatique, inutile et coûteux », Valeurs actuelles, Paris, 19 juillet 2018.
  5. Le site de « L’affaire du siècle ».
  6. Claire Chartier, « “La démocratie est au cœur du progrès écologique” », L’Express, 18 août 2019.
  7. Gaspard d’Allens, « Une lobbyiste de la pollution au cœur de la convention pour le climat », Reporterre, 5 octobre 2019.
  8. Europe 1, 4 octobre 2019.
  9. Lire Jean-Baptiste Malet, « La fin du monde n’aura pas lieu », Le Monde diplomatique, août 2019.
  10. Pierre-Yves Gomez, L’Esprit malin du capitalisme, Desclée de Brouwer, Paris, 2019.
  11. Frédéric Mouchon, « Nicolas Hulot : “Écoutons le cri d’alerte de nos enfants” », Le Parisien, 14 octobre 2019.
  12. Jean-Marie Harribey et Pierre Khalfa, « “L’équilibre avec la nature n’a jamais existé, on ne voit donc pas comment il pourrait être rétabli” », Le Monde, 6 août 2019.
  13. France Culture, 6 novembre 2018.