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A l’extrémité nord de la ville, derrière les tourelles de garde et les barbelés israéliens, derrière les voitures qui s’agglutinent au point de passage vers les territoires palestiniens de Kalandia, on aperçoit une zone industrielle en déshérence, une usine de séparation des déchets et un aéroport abandonné…

Dans ce décor de fin du monde, la « vision » de Donald Trump pour une « paix » israélo-palestinienne a délimité, le plus sérieusement du monde, une « zone touristique spéciale » réservée à la future capitale de Palestine. C’est voir loin.

Capitale confetti, capitale croupion ou dépotoir…

L’administration Trump, qui a reconnu la souveraineté israélienne sur l’ensemble de Jérusalem, mardi 28 janvier 2020, a concédé à l’Autorité palestinienne une souveraineté réduite comme peau de chagrin sur la lointaine périphérie orientale de la ville. Elle entend rejeter l’essentiel de la future capitale palestinienne derrière le mur de séparation. Elle maintient le contrôle des forces de sécurité israéliennes sur les lieux saints. Elle ampute au passage la ville d’une part de sa population arabe, qui menace sous peu de supplanter la majorité juive.

Deuxième étape : le Parlement de Palestine. Héritage des accords d’Oslo de 1993, ce bâtiment est juché sur la colline d’Abou Dis, à l’est, derrière des monts de terre herbeuse, où le calcaire affleure. Jamais achevée, la structure moderniste tapissée de pierre jaune, aux ouvertures béantes, est aujourd’hui un refuge pour les pigeons.

En contrebas, le maire d’Al-Aizaria, Issam Faroum, déplie le journal et une carte, qu’il étudie depuis mardi. Sa ville, la Béthanie de la Bible, est située au beau milieu d’un futur Etat de Palestine. La vieille route de Jéricho la traverse : le principal axe de communication qui lie les territoires du Nord et du Sud. « C’est un goulet d’étranglement », dit-il en soupirant.

Depuis 1977, la colonie israélienne voisine de Maalé Adoumim a grignoté son territoire, à l’est.

Un panneau rouge israélien borde la route qui lie Al-Aizaria et Maalé Adoumim, signalant l’entrée dans une zone à haut risque. Si Israël finit par annexer les territoires qu’il occupe en Cisjordanie depuis la guerre de 1967, comme l’y autorise à terme la « vision » américaine, les pavillons blanc et rouge des colons de Maalé Adoumim seraient les premiers à rejoindre le territoire israélien. Depuis le week-end des ler et 2 février, le gouvernement signale qu’il pourrait opérer ainsi, ville par ville.

Sas d’éviction

A Al-Aizaria, environ 10.000 anciens résidents des quartiers palestiniens de Jérusalem-Est, conquis et annexés par Israël en 1967, chassés par la pression immobilière, travaillent encore à Jérusalem et y paient leurs taxes. « Le pire qui pourrait leur arriver, ce serait que les autorités israéliennes les situent ici et leur enlèvent leur carte de résident », soupire le maire.

C’est aussi la promesse faite par le plan Trump aux habitants d’Al-Chayah, une colline pentue qui domine la ville de M. Faroun. Un quartier neuf a poussé depuis cinq ans sur cette enclave, à l’ombre du mur de séparation. Quelque 900 familles s’y entassent dans des immeubles construits sans permis. Ce château de cartes est situé dans les limites de la municipalité de Jérusalem, c’est-à-dire en théorie sous souveraineté israélienne.

«Pour nous, ici, c’est Jérusalem. Tous nos liens vont vers la ville: mon travail, les écoles des enfants, la clinique de ma mère », dit Nihal Mukahal, la quarantaine, mère de cinq enfants et mariée à un Palestinien de Cisjordanie. Mme Mukahal a peur que le plan Trump ne lui retire sa carte de résidente. En 2019, sa mère a fait un arrêt cardiaque. Aucune ambulance ne vient à Al­Chayah : la famille a foncé seule sur la route des colonies.

« Ici, les gens se convainquent qu’ils vivent encore à Jérusalem. Ça leur permet de tenir. Mais que se passera-t-il quand ils sauront que ce n’est plus le cas ? », interroge la soeur de Mme Mukahal, Suheir. Cette calamité pèse sur le camp de réfugiés de Chouafat, un peu plus au nord. Avec la banlieue voisine de Kafr Aqab, il concentre environ un quart de la population de Jérusalem, soit 120.000 à 140.000 personnes. Derrière le mur de séparation, mais dans les limites administratives de la ville, c’est un sas d’éviction. L’épuisement, le chômage ou une violence sans contrôle dans le quartier poussent ses habitants un à un à accepter leur défaite, et à partir vers la Cisjordanie. La « vision » américaine les y éjecterait tous d’un seul bloc.

« Accepter serait un suicide »

« Je ne vis déjà plus à Jérusalem, mais dans une grande prison », estime, résigné, Maher Abou Al-Saed, administrateur scolaire, derrière l’unique entrée de son quartier. Un commissariat de police israélien est caché derrière ces barrières, mais ni la police ni les éboueurs n’entrent à Chouafat. La drogue et les armes circulent librement. Avec ces enclaves, l’Autorité palestinienne hériterait moins d’une capitale que d’un indémêlable sac de noeuds, relégué par l’Etat hébreu hors de sa vue.

Dimanche 2 février 2020, à quelques kilomètres de là, Yehuda Glick est allé prier avec une ferveur particulière au coeur battant de la vieille ville. Cet ancien député du Likoud, le parti au pouvoir, monte chaque semaine depuis 2005 au mont du Temple, sur l’esplanade des Mosquées pour les musulmans. Il rêve de l’édification d’un nouveau temple juif sur le lieu saint.

Pour lui, le plan Trump « est un pas merveilleux dans le processus de rédemption du peuple d’Israël, qui revient chez lui sans verser une goutte de sang ». Le plan américain appelle à terme à instaurer une liberté de prière pour toutes les religions sur le mont. Tous peuvent le visiter aujourd’hui, mais seuls les musulmans sont autorisés à s’y recueillir. Ce « statu quo », des militants comme M. Glick ne cessent de l’entamer.

Entre leurs mains, le texte américain est explosif «  Il emploie le vocabulaire de l’extrême droite sioniste religieuse, et celui de leurs soutiens évangéliques américains. L’accepter serait un suicide », résume l’analyste palestinien Mahdi Abdul Hadi, membre du comité suprême du Waqf, la fondation pieuse jordanienne qui gère l’esplanade.

Dès jeudi, l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, est revenu sur cette proposition : le statu quo sut les lieux saints serait respecté, jusqu’à ce qu’une solution négociée au conflit soit trouvée. Mais ce discret pas en arrière n’a pas rassuré Amman, dont le plan Trump ne mentionne pas la souveraineté sur les lieux saints.

M. Glick veut croire que le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, « appliquera le plan » s’il est réélu lors des législatives israéliennes, prévues le 2 mars 2020. De retour d’une tournée dans des églises évangéliques du Texas, qui financent ses activités, celui-ci repartira à Washington, jeudi, pour un traditionnel petit déjeuner national de prière, en présence de M. Trump. Aux côtés d’amis pasteurs, il priera pour la reconstruction du Temple.


Louis Imbert. Le Monde. Titre original : « je ne vis plus à Jérusalem, mais dans une prison ». Éditions du 04/02/2020