La reine du nord

Il fallait l’entendre, il y a vingt ans, toutes dents dehors, se moquer des barbons du PS, ces cumulards qui s’accrochent au pouvoir, ces types incapables de passer à autre chose, « tous des mecs, comme par hasard ».

Elle, au moins, avait d’autres centres d’intérêt que la politique : elle ne jurait que par la culture, croix de bois, croix de fer, elle ne finirait pas, elle, dans la cuisine politicienne, il n’y avait pas que ça dans la vie. Aujourd’hui, Martine Aubry est toujours là et postule pour un quatrième mandat à Lille, mais elle a une excuse : elle veut « aider la gauche ». Les gens ont peur, avec tout ce qu’on voit, hein, et les Lillois n’en mènent pas large. « Il faut tenir la barre. Ils se sentent vulnérables, ils m’ont dit qu’ils avaient peur que je les lâche », a-t-elle expliqué, sans rire. Usée, elle ? Elle s’esclaffe : « Dans la ville, personne ne m’a parlé du nombre de mandats. » Elle se dévoue donc, mais, vous êtes prévenus, c’est la dernière fois, n’y revenez pas.

Elle les a tous essorés à sa façon, rieuse et vacharde. Tous ceux auxquels elle avait fait des promesses (tu me succéderas, toi, et personne d’autre) sont dans les choux. Une petite vanne pour l’un, un coup de latte pour l’autre, Martine n’est pas toujours tendre. « Tous des nuls » est l’une de ses phrases préférées.

Son cher Pierre de Saintignon, chargé des dossiers économiques lillois, s’est rétamé aux régionales de 2015 et a succombé à un cancer. François Lamy, ancien ministre de la Ville de Jean-Marc Ayrault, qu’elle a fait venir en grande pompe et couvait du regard, a échoué aux législatives face à Adrien Quattenens (LFI) en 2017. Il était parfait, ce Lamy ; parachuté à Lille, il lui devait tout. « Il a été viré, dégagé comme un malpropre », rigole un membre de l’équipe municipale.

L’ancienne députée PS Audrey Linkenheld, un temps promue grande chouchoute, hésite à s’engager dans la succession, son salaire au « board » de Vilogia, premier bailleur social de France, dépassant de loin celui de maire de Lille. Le sénateur socialiste du Nord Patrick Kanner, qui a eu l’audace d’accepter un poste de ministre de la Jeunesse et des Sports dans le gouvernement Valls sans lui en référer, a toujours été tenu à l’écart. Son indéfectible soutien Walid Hanna, adjoint délégué aux politiques des territoires, a jeté l’éponge, masquant mal une certaine lassitude : «  J’ai fait le tour, je n’ai pas vu le temps passer, j’ai adoré ce que j’ai fait, mais, trois mandats, c’est bien ». Et Violette Spillebout, son ancienne directrice de cabinet qui devait, disait-elle, lui succéder, est passée à l’ennemi. Le terrain est donc dégagé pour un quatrième mandat.

Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé – 05/02/2020

Martine Aubry, curieusement, a de bien meilleures relations avec la droite locale. Le président du conseil départemental, Jean-René Lecerf, vient de lui accorder son soutien, Xavier Bertrand masque mal une certaine bienveillance, et la complicité avec Gérald Darmanin est un secret de polichinelle. « Localement il a appuyé tous ses projets, ça marche bien entre eux », rigole un député LR-EM du Nord.

Chacun en est persuadé la prise de la mairie passe par une ardeur écolo renouvelée. Martine Aubry va s’y mettre à fond, promis-juré, et Violette Spillebout, ancienne socialiste ralliée à Macron et investie par LR-EM, en fait des tonnes.

Inspirée par le talent de son camarade Benjamin Griveaux, elle propose la création d’un « Central Park lillois » et n’est pas en reste pour l’écologie du quotidien. Elle a parlé à la presse de Tess, sa fille, « militante du vêtement de seconde main », qui lui a faitvoir la vie en green : « Depuis un an, je n’achète plus de neuf » Spillebout, à peine investie, a pris ses distances avec la Macronie, parlant de « culte de la personnalité » et assurant qu’elle n’était pas le « petit soldat d’un président tout-puissant ». Le patron de LR-EM, Stanislas Guerini, a cru bon de préciser, un rien gêné : « Evidemment, elle est extrêmement fière d’être la candidate LR-EM ».

Sacrée Violette, va, toujours aussi taquine. Loin de ces chamailleries, le placide Marc-Philippe Daubresse, candidat LR, a, lui aussi, bien verdi et tweete son amour des… parcs. La France insoumise ne parle qu’écologie et « sens du collectif ».

Quant aux écolos, les voilà guettés par le pétage de plombs. Oubliant que la maire sortante est aujourd’hui à 30 % des intentions de vote, ils sont tout gonflés de leur importance. « Je n’envisage pas la configuration où je serais derrière elle », a lancé leur tête de liste, Stéphane Baly, pourtant à 18 %. Il se montre très critique envers le bilan de la municipalité, fustige la « politique des petits pas » et les méthodes autoritaires de la maire. En 2014, Aubry avait pourtant gagné l’élection de justesse avec l’appui, décisif, de ses amis Verts. Mais, en cinq ans de pouvoir, ces « écolos de combat (sic) », qui, croyez-le bien, ne s’en laisseront pas compter, n’ont pas trouvé le temps de claquer la porte, c’est ballot.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 05/02/2020