Spéciale invitation au bal… !

C’est la toute première fois que je me retrouve entourée de nationalistes sans même manifester façon Femen, sans slogan gribouillé en travers de mes seins. J’ai infiltré le plus grand rassemblement d’extrême droite d’Autriche. C’est bien parce que c’est vous! Et me voilà en mode Mata Hari au service de Sa Majesté Charlie…

C’est une de ces rares journées où la vie paisible et si organisée de la capitale autrichienne se voit perturbée par des manifs. Présence policière sans précédent. Depuis tôt le matin, les médias annoncent quelque 1.700 agents patrouillant dans le district n°1 de Vienne et recommandent aux habitants d’éviter le centre-ville. Tout au long de la journée, plusieurs foyers de protestation se mettent en place. Personne ici n’ignore l’événement hautement polémique du jour, qui se tient à la Hofburg l’Akademikerball.

Organisé par le FPÔ (le Parti de la liberté d’Autriche), l’extrême droite autrichienne, l’Akademikerball est connu comme le rendez-vous annuel des nationalistes allemands et autrichiens, et des étudiants des fraternités Burschenschaften, historiquement réputées pour leur extrémisme. L’opportunité de voir des néonazis en frac danser le quadrille en 2020 vaut bien une tentative de s’incruster.

Malgré les gros titres annonçant les mesures de sécurité les plus strictes et l’usage de logiciels de reconnaissance faciale par les organisateurs du bal, avec l’aide d’une amie et de mes astuces, je me suis débrouillée. Le système de sécurité des nationalistes autrichiens serait-il aussi obsolète que leurs idées ? Je passe quand même chacun des quatre check-points avec une certaine angoisse de me faire choper. « Passez, j’vous crois », nous dit un agent de sécurité tandis que nous lui ouvrons nos sacs pour inspection. Sans doute que, dans nos robes de soirée, on n’avait pas l’air dangereuses. Amateurs.

Les médias n’étant pas admis à l’intérieur, ne restait plus qu’à ne pas me faire repérer par les caméras du service de presse du FPÔ. Pas question d’apporter de l’eau au moulin des fans de Poutine qui, depuis des années, font tourner sur Twitter la photo d’une inconnue blonde portant un insigne nazi en affirmant que c’est moi. Ma présence à l’Akademikerball leur ferait trop plaisir.

En pénétrant dans le vaste hall planté de chandeliers, je me retrouve au coeur d’une foule de personnages extravagants. Les femmes sont divisées en deux groupes. Dans des tons sombres, les plus âgées ; en blanc virginal, les jeunes. Dans la mesure où c’est la première fois que je me pointe habillée à une réunion d’extrême droite, ma robe noire est pardonnable. La tenue des hommes dépasse toutes les attentes. Pas seulement les fracs ils ont la poitrine ceinte de rubans noir, rouge et or, et arborent des broches en forme de croix. Mais ici, l’attribut masculin le plus spectaculaire, c’est le couvre-chef. Formes impensables et couleurs variées. Malgré leurs allures de Schnitzels ou de Würste géantes, les chapeaux sont un signe d’appartenance aux Burschenschaften.

Toujours vive, la tradition des fraternités étudiantes en Allemagne remonte à 1815. Initialement, la vocation politique des Burschenschaften était de promouvoir la loyauté envers la Grande Allemagne et la protection de la pureté aryenne. Aujourd’hui, il existe environ 160 Burschenschaften différentes en Allemagne et en Autriche, dont les membres sont majoritairement d’extrême droite, identitaires, voire révisionnistes. Elles offrent une base militante aux partis nationalistes en progression.

Les portes de la grande salle de cérémonie finissent par s’ouvrir, et tout le monde se précipite. Sans exagérer, la décoration rappelle les images des films sur le IIIe Reich. Au-dessus de la scène toute rouge pend un immense drapeau tricolore allemand, ainsi que celui, rouge et noir, du Burschenschaft.

« Superbe!» s’exclame en anglais un type près de moi. « C’est le plus beau des bals, le bal viennois, explique son ami. C’est rare… À notre époque, notre culture est caricaturée. On donne même des bals pour les réfugiés à Vienne, aujourd’hui! » s’étrangle-t-il. « Oh ! on en a plein, des comme ça, en Amérique aussi », répond l’autre.

Les places à table sont réservées aux hôtes de marque. Je rejoins un groupe près de la scène. « Ça va être pénible de rester debout pendant deux heures sur ces talons », glisse en riant une femme à son amie. Une voix masculine s’élève : « Les femmes savent souffrir et s’amuser en même temps ». Tout le monde s’esclaffe.

Une dame en robe bouffante se plante juste devant moi : « J’espère que ça ne vous dérange pas. J’aimerais prendre des photos. Il y a fort longtemps, j’ouvrais la cérémonie. L’année dernière, c’était ma fille. Et ce soir, c’est le tour de mon plus jeune fils. » Un large sourire s’étale sur son visage. « Wunderbar ! Gratuliere », je réponds, aimable et légèrement horrifiée. « Mais quand j’étais étudiante, on n’avait pas à se cacher des manifestants ni à s’entourer de policiers pour protéger notre culture ! » Sa complainte est interrompue par la fanfare qui retentit. La cérémonie commence.

Ouverture des grandes portes : des centaines de jeunes gens se déversent solennellement au son de l’orchestre. Une valse, et ils s’alignent le long des murs. La fanfare redouble d’intensité, et les grandes portes s’ouvrent à nouveau. La foule se lève en l’honneur des anciens des Burschenshaften, qui défilent jusqu’à la scène. Certains arborent une cicatrice au visage, marque du très controversé rituel du duel à l’épée. À leur passage, les étudiants s’inclinent, respectueux. Pour la troisième fois, les portes s’ouvrent sur les invités les plus attendus : les membres du FPÔ, dont le leader, Norbert Hofer en personne. Très applaudis, ils sont accueillis en héros.

Le Parti de la liberté d’Autriche est la seule organisation d’extrême droite d’Europe occidentale arrivée au pouvoir, en rejoignant une coalition avec le chancelier conservateur Sebastian Kurz, en 2017. La crise des migrants de 2015 a boosté sa popularité. Mais son succès vient aussi d’un soutien de longue haleine de sa base, ici présente ce soir. Peu de temps après sa prise de fonction, en 2017, un ministre FPÔ organisait des descentes dans les bureaux des services secrets intérieurs pour saisir des éléments relatifs à l’infiltration de groupes d’extrême droite et néonazis.

Le succès a tourné court. En 2017, une vidéo montrait Heinz-Christian Strache, alors à la tête du parti, et Johann Gudenus, chef du groupe au Parlement, échangeant des contrats gouvernementaux avec des oligarques russes contre un coup de main pour les élections et le contrôle des médias.

Scandale. Les membres du FPÔ ont quitté le gouvernement, et le parti a perdu plus de 10 % de ses soutiens.

« Chers tous, aujourd’hui, nous célébrons plus qu’un bal, car nos invités partagent un ethos, des valeurs, et les portent haut et fort contre les vents contraires, déclare Hofer aux convives de l’Akademikerball. Notre patrie, notre honneur… Aujourd’hui, notre liberté est menacée. […I Ils veulent nous dicter comment vivre, quoi manger quel moyen de transport utiliser Ils nous dictent ce que nous devons penser, dire, comment respecter le genre… » Applaudissements. « Ils veulent nous dicter qui a le droit de venir à ce bal [référence à la controverse sur la présence de Martin Sellner, fondateur du groupe identitaire autrichien lié à l’auteur de l’attentat terroriste contre la mosquée de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, ndlr]. Mais nous résistons, unis ! »

Après les discours populistes enflammés destinés à encourager les nouveaux venus et les étudiants à s’engager en politique, l’Akademikerball se poursuit par des danses archaïques et des conversations d’alcôve, en présence des invités les plus infréquentables. En dépit de son absence de pouvoir politique dans le pays, ce soir, le FPÔ, quelques membres de l’AfD allemande; les Burschenshaften et des identitaires font la fête comme si leur plus grand succès était à venir.

En quittant la Hofburg sans encombre, mon angoisse n’en était pas moins grande.

Quel était l’enjeu de cette soirée, exactement : un passé oublié ou un perturbant avenir?


Inna Shevchenko. Charlie hebdo. 05/02/2020 – Traduit de L’anglais par Myriam Anderson