Bouygues hante un procès à 3,5 milliards

Le tribunal correctionnel de Paris vient de signer un bel exploit : il a examiné les accusations de favoritisme visant l’attribution du marché de construction du ministère de la Défense, en 2011, au groupe Bouygues… sans le moindre représentant de Bouygues à la barre !

Lors du procès, qui se termine le 5 février 2020, cette farce a eu l’air de troubler de temps à autre le président Blanchet. On se demande bien pourquoi.

Après dix ans d’enquête judiciaire (et d’articles du « Canard ») sur le dossier dit du « Balardgone », le Parquet national financier avait pourtant demandé le renvoi au tribunal de l’ex-patron de Bouygues Bâtiment Ile-de-France, Thierry Auriault.

En 2010, en plein appel d’offres, le dirigeant avait, en effet, beaucoup rencontré Karim Aissa, le corrupteur présumé de l’affaire (un intermédiaire talentueux du BTP parisien). Dans les sous-sols d’un parking, celui-ci avait proposé au dirigeant de Bouygues une enveloppe con­tenant les offres confidentielles de Vinci et d’Eiffage, ses concurrents.

Une poignée de jours plus tard, un autre cadre de Bouygues inscrivait « on est 3e » sur un cahier de travail. Quelques mois après, le bétonneur abaissait ses tarifs de 100 millions d’euros… passait 1er et remportait ce marché à 3,5 milliards.

Proposition indécente

Las ! le juge Tournaire n’est pas arrivé à la même conclusion. Malgré sa réputation de fin limier, le magistrat instructeur n’a pas réussi à épingler Bouygues. Et il a fini par ordonner un non-lieu pour Auriault.

Certes, les empreintes digitales de ce Bouygues boy ont été retrouvées sur les documents contenant les offres concurrentes, saisis chez son ami Aissa. En prime, Auriault a admis avoir informé sa hiérarchie qu’un vilain monsieur cherchait à les lui vendre… Mais il a juré avoir décliné la proposition.

Quant à l’intrigante mention « on est découverte sur un cahier chez Bouygues, son auteur a toujours refusé d’indiquer d’où il tenait cette précieuse information. Tournaire a fini le bec dans l’eau : « Il n’a pas été possible d’établir que les données collectées par Karim Aissa et présentées à Thierry Auriault [avaient] été diffusées au sein de la société Bouygues, ni a fortiori utilisées dans le cadre de l’appel d’offres sur le projet Balard. »

Fin de citation… à ne pas comparaître !

Georgelin en renfort

Au tribunal, en l’absence du bétonneur, il ne restait donc plus qu’Aissa, ou presque. Un présumé corrupteur au sein d’une affaire de corruption… sans bénéficiaire ! Lundi 3, le procureur a demandé 4 ans de taule et 200.000 euros d’amende contre ce malheureux (également poursuivi dans une affaire connexe), dont on ne saura jamais vraiment comment il a pu se procurer l’ensemble du dossier Balardgone sur papier et clés USB. Car l’autre petit poisson pris dans les filets de Tournaire (l’ex-militaire Fabrice Couderc) a toujours nié être l’auteur de ces fuites massives.

Cet ancien capitaine de la Direction de l’immobilier militaire n’a jamais admis avoir sorti les offres confidentielles des candidats. Seulement des papiers sans importance, qu’il a «pris sur le bureau du directeur de la DPMA », juste «pour voir ce que c’était ».

Pourquoi les avoir remis à Aissa, alors ? Ses avocats n’hésitent pas à le plaider : « Il ne s’agissait pas de rechercher des contreparties financières, mais de tisser une relation commerciale avec Aissa afin de préparer sa reconversion. » Avec des documents sans intérêt ?

Le Parquet n’a visiblement pas été touché par ces subtils arguments : 2 ans de prison, dont 1 avec sursis, ont été requis contre Couderc.

A l’appui de leur démonstration, ses avocats avaient pourtant ressorti le témoignage hardi du général d’armée Jean-Louis Georgelin, celui qui dirige aujourd’hui le chantier de Notre-Dame. Interrogé sur un collègue quatre étoiles, Patrick Paimbault, débauché dès 2009 par Bouygues pour suivre le projet Balard, le gradé en chef a balancé tout net : « Il est dans le profil de quelqu’un qui va quitter le service actif et qui prépare sa reconversion (…). Il a anticipé son départ et a ramassé des informations, il a profité d’être dans la place pour rassembler des informations (.. .). Cela n’a rien de choquant. »

Et Georgelin ? Il était parti avec les plans de Notre-Dame ?


Hervé Liffran et Christophe Nobili. Le Canard Enchainé. 05/02/2020