Sur le blasphème

Personnellement nous ne prônerons pas le pour ou contre l’emballement médiatique autour de ce qui est appelé l’« affaire Mila » (cette ado de 16 ans s’étant exprimée sur une religion), mais sur le fond. Blasphème ou liberté d’expression… ou encore, peut-on tout dire … ???.

Serons-nous traités de tous les noms dans les réseaux sociaux et surtout la population, légalement pénalisable, si nous affirmions « que le roitelet Macron se fout de la gueule des Français ? ». MC


Connaissez-vous le supplice des brodequins?

Cela consistait à coincer chaque jambe d’un suspect entre deux planches et à enfoncer des coins en bois entre les deux planches du milieu, pour écraser ses membres tant qu’il n’avouait pas les crimes qu’on lui imputait. Une des plus célèbres victimes de cette torture fut le chevalier de La Barre. En 1766, alors âgé de 20 ans, il fut condamné à avoir les jambes broyées au moyen de deux coins d’abord, puis de quatre coins ensuite, avant d’avoir la langue arrachée, d’être décapité et jeté aux flammes. Son crime : avoir blasphémé. Il avait été accusé de ne pas s’être découvert au passage d’une procession religieuse dans sa bonne ville d’Abbeville et d’avoir de surcroît mutilé un crucifix. Après sa décapitation, son corps fut brûlé, un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire cloué sur le torse.

Aujourd’hui, le blasphème n’est plus puni par la décapitation ni même condamné par la loi. Et pourtant, il existe toujours, en 2020, des gens pour réclamer la mort en son nom. Le chevalier de La Barre n’avait que 20 ans quand il fut supplicié. Il lisait des livres licencieux et impies qui ne respectaient pas la religion. Il avait l’insolence de son âge, celui où on n’a peur de rien, avec pour seul désir de vivre libre.

Mila aurait pu être sa petite soeur, du haut de ses16 ans, l’âge de toutes les révoltes. La semaine dernière, elle a osé mettre en ligne sa colère contre l’injustice et l’aberration de la foi, en particulier celle de l’islam, dans des termes que le chevalier de La Barre n’aurait probablement pas reniés. Mila ne subira pas le supplice des brodequins, mais seulement celui des insultes sur les réseaux sociaux et des menaces de mort sur Internet. La routine, de nos jours, pour qui refuse de se soumettre à l’autorité de la religion.

Sa colère contre l’arbitraire du fait religieux est d’autant plus bouleversante qu’elle rappelle celle d’une autre jeune fille de sa génération, la désormais célèbre Greta Thunberg. Ces deux-là semblent révoltées par la même injustice : la lâcheté des adultes. Les adultes n’ont rien fait pour empêcher la planète de se désagréger sous nos yeux. Ils n’ont rien fait non plus pour combattre l’intolérance religieuse, chaque jour plus envahissante, comme une marée noire qu’on ne peut plus faire reculer. À 16 ans, on ne peut être qu’inquiet à l’idée de penser que c’est dans ce monde-là qu’il faudra tenter de vivre : une planète asphyxiée par les gaz d’échappement et les prêches toxiques émis en permanence par les diesels de l’islamisme et du fanatisme. Et il ne faut pas compter sur les adultes pour protester contre ces pollutions qui étouffent nos poumons et notre liberté d’expression.

Mila a d’abord été insultée par les plus cons, puis menacée par les plus fanatiques, et enfin abandonnée par les plus lâches. Sa colère et sa sincérité auraient dû être soutenues autant que celles de Greta Thunberg. Mais le confort intellectuel et la trouille ont préféré lui tourner le dos car sa cause est moins photogénique que les koalas qui couinent d’avoir leur petit cul roussi par les flammes d’un incendie apocalyptique. Elle est surtout beaucoup plus dange­reuse. Ce n’est pas la vie sur terre qu’il s’agit ici de sauver, mais tout simplement sa peau. On refuse d’admettre que notre société est capable de supplicier des innocents avec la même certitude glacée qu’au siècle du chevalier de La Barre. On est tellement imbus de notre modernité qu’on a balayé d’un revers de manche les réquisitoires enflammés d’un Voltaire contre les inquisiteurs, parce qu’ils nous confrontaient à notre lâcheté. Les brodequins dans lesquels on faisait éclater les os des jambes des blasphémateurs appartiennent au passé. Ils ne nous sont plus d’aucune utilité. Les smartphones, aidés de quelques kalachnikovs et de couteaux de cuisine bien aiguisés, ont pris la relève pour intimider les insolents qui refusent de baisser la tête devant la foi des fanatiques et des résignés.


RISS. Charlie hebdo. 29/01/2020