Quel déficit de l’État ?

Nous sommes d’accord : c’est la dèche. Plus une thune, la bouffe qui augmente, le loyer qui ne cesse de grimper, la voiture qui tombe en panne…

Mais il y a des menteurs parmi nous.

Et pas qu’un peu. Si on est dans le rouge chaque mois, on ne peut pas mettre de l’argent de côté. Or l’épargne des habitants de France ne cesse d’augmenter, de manière vertigineuse.

Rien qu’en 2019, l’épargne s’est accrue de 150 milliards d’euros (1). Puisque nous sommes 50 millions d’adultes dans ce pays, cela fait 3.000 balles mis de côté en une seule année : comptes courants, PEL, assurances-vie, actions, etc. Or 150 milliards de plus, en un an donc, c’est l’équivalent de dix années du « déficit des retraites », lorsqu’il existera – s’il existe.

Autre chiffre : sur nos comptes courants, dorment actuellement 600 milliards d’euros. Pourquoi cela interpelle-t-il les économistes?

Parce que c’est de l’argent qui, non seulement ne nous rapporte rien, mais nous coûte, même, à cause de l’inflation. Même le livret A – 300 milliards à ajouter aux 600 milliards – ne cesse de gonfler : un milliard d’euros par mois. Plus 100 milliards sur le livret de développement durable et solidaire (on rit).

Écoutez nos ministres : il manque « des dizaines de millions d’euros » pour l’hôpital, «des centaines de millions» pour les profs. Et là, simplement en additionnant ce que les Français moyens ont sur leurs comptes en banque et sur leur livret A, on est déjà à 1.000 milliards. Rassurez-moi, vous voyez la différence d’ordre de grandeur?

Il faudrait encore ajouter les actions, les résidences secondaires, tertiaires et quaternaires, les comptes à l’étranger…

Notre pays dégueule de richesse. Mais elle reste coagulée dans les poches de celles et ceux qui les ont profondes. Sur mon tableau noir, la solution est simple :

  1. L’État manque d’argent pour l’école, l’hôpital et l’écologie.
  2. Le pays regorge de flouze.
  3. Tout le monde voit la solution, non?

Enfin, pour la voir, il faudrait distinguer l’État de la France. Mais, depuis le grand économiste Louis XIV, on sait que c’est compliqué. Car, oui, l’État est en déficit ; oui, il est endetté, très beaucoup même ; mais oui aussi, le pays, c’est-à-dire les particuliers plus les entreprises, est riche. Non seulement les deux ne sont pas contradictoires, mais l’un explique (en partie) l’autre. C’est parce que l’État fait des cadeaux aux particuliers et aux entreprises qu’ils sont riches, et que lui est pauvre.

On tombe à bras raccourcis sur le CICE, le crédit d’impôt recherche et les baisses de « charges » pour les entreprises, qui sont des échecs complets en termes de créations d’emplois. Mais l’État gave aussi les classes moyennes : pourquoi me donne-t-il de l’argent quand j’embauche une baby-sitter? Et pourquoi a-t-il donné tant d’argent à mes parents pour qu’ils s’achètent un second logement, grâce au Pinel? Le déficit de l’État, c’est nous!

Seule consolation : lire une pleine page dans la presse financière expliquant que l’épargne sécurisée (livret A, PEL) « coûte une fortune » aux banquiers (2).

Pourquoi? Parce que la Banque centrale européenne leur impose des taux d’intérêt négatifs. Les banques sont donc obligées de verser plus à leurs épargnants que ce qu’elles « gagnent » (perdent, en fait) auprès de la BCE.

Normalement, c’est l’inverse : la banque gagne 10 % à la Bourse, et elle vous refile royalement 1 % à la fin de l’année. Là, ça ne marche plus. Et un monde où les banquiers perdent de l’argent est tout de suite plus rigolo.


Jacques Littauer. Charlie hebdo. 29/01/2020


  1.  «Épargne des ménages », Banque de France, bit.ly/38zs4SI
  2. «Épargne : le problème à 3.290 milliards des banques et des assureurs français », par Raphaël Bloch, (Les Échos, 22 janvier 2020).